La poésie marocaine contemporaine
Une anthologie de poésie dispense les mêmes plaisirs
qu’une assiettée de petits fours. Elle s’adresse aux gourmands, flatte la préférence de leurs papilles ou leur curiosité pour une friandise extraordinaire immédiatement attirante au premier
regard. Libre à chacun de choisir ce qui lui est présenté – sur un plateau - selon ses préférences, ou la tartelette aux fruits rouges, la tuile truffée d’amandes, ou la meringue aux
courbes craquantes ou (« péché de gourmandise ! ») l’une des variétés de ganache noire et de chocolat blanc garnis sur leur chef d’un oeuf superbe assorti d’une
collerette.
De même, il faut toujours satisfaire l’appétit du lecteur de poésie par la proximité d’auteurs jeunes ou méconnus et de poètes
confirmés servant de faire valoir. De toute manière, un jour ou l’autre, les jeunes succéderont aux anciens, assureront la relève et ne desserviront pas une audience relativement faible –
une ignorance massive !- de la poésie contemporaine. La Maison de la poésie Rhône-Alpes avait proposé en 2006 une anthologie de la poésie marocaine dans le n° 38 de
Bacchanales sous la direction d’El Amraoui. La collection de poche poésie/ Gallimard vient apporter, pour décembre 2010, son poids de surprises
sous le titre Les poètes de la méditerranée,
anthologie à l’initiative d’Eglal Errera. Dans la première,
54 poètes sont présents, dans la seconde 5 seulement retenus et 2 sont convoqués à parité égale dans les deux anthologies (c’est maigre comme assiettée de petits fours).
Lisons donc Mohammed Bennis et Hassan
Nejmi qui bénéficient d’une unanimité éditoriale plus grande
de la part des anthologistes.
Mohammed Bennis, directeur de
revue, éditeur et essayiste.
Œuvre :
Anti-journal,
Le Don du vide, Fleuve entre deux funérailles (2003), Le
livre de l’amour (2008)
Une œuvre ancienne de Mohammed Bennis Le don du
vide profitait d’une préface et d’une traduction de Bernard Noël.
Il s’agit d’une œuvre majeure de la poésie marocaine (éd. L’Escampette 1999).
Depuis, l’auteur maintenant sexagénaire - ou presque
– a poursuivi son bonhomme de chemin. Son inspiration adoptant souvent le procédé – le levier - de l’interpellation au lecteur reste attachée à l’instant de béatitude, à l’événement engendrant la
parole : le fleuve fixé, presque représenté graphiquement sur la page, avec sa rive et son embouchure – comme une épaisseur grossissante du verre, une loupe, un pain de miel.. L’eau, au bord du
courant, plus riche en associations, qu’il s’agit d’entendre est salive féconde et draine des histoires édifiantes pour peu qu’on lui prête une certaine attention. Chaque poème de Mohammed
Bennis se donne pour réécriture de la genèse, se nourrit de définitions paradoxales (« Cela ne fait rien / la source est l’avenir de l’eau / et l’embouchure son passé ») ou de dissimulations amoureuses. Le poète s’exprime dans une économie de mots riches sémantiquement. Le recours aux détails
anatomiques pour nommer la double face d’un feuillage à jeter dans la rivière, recours très imagé et original, voisine avec le tronc sinistre d’un arbre où un jeune élève amoureux de sa
professeure s’est pendu. Les sensations tactiles trahissent autant le travail manuel, l’effort physique que la caresse et la jalousie – labeur – jalousie - sensualité : «
La main a abandonné la lune hors de la chambre. Moi, je sens l’odeur du
henné… ». De poème minimaliste, le texte mue en prose, en
pointillés picturaux à la manière de Seurat – et prend les dimensions d’une surface mosaïquée - en zellige – d’une toile de grand format destinée au dripping, saisissant des gestes et des
tropismes, dans une scène d’intérieur feutrée dont ne saurait dire si elle est tout à fait intime, ou occupée par des gens, pleine de vide et de plein, de plénitude et de violence
contenue.
L’olfaction filtre, avec un luxe de raffinement, dans le parcours de la caresse et la découverte du corps : le tatouage qui procure
l’ivresse des sens est souvent magnifiée par une gamme de parfums originaires de Fès – le domicile - et de la tradition. Le poète, on le voit, célèbre les attributs du corps à défaut de le
représenter.
L’œuvre de Mohammed Bennis est parfaitement maîtrisée dans une limpidité de langue qui ne doit désormais plus rien à l’aisance de
ses traducteur, avec sa part de mystère et ses moments foudroyants, aussi mérite-t-elle d’être découverte, lue et parcourue en toute confiance.
Romancier et journaliste, Hassan Najmi appartient aux aînés en tant que membre fondateur de la Maison de la poésie au Maroc, et ancien président de l'Union des écrivains
de son pays. Il compte à son actif, plusieurs recueils de poésie et des essais sur la poésie et la culture orale arabes. Oeuvre : Les vents ocres
(1993), Petite vie (1995), Les baigneuses
(2009).
Un poème « Moi et mon ombre » apporte son éclairage sur le discours désespéré de l’auteur à propos de la condition humaine « un homme éteint par la nuit », souvent silencieux, rongé par la solitude des lieux – la chambre, le bar, le trottoir de la rue où couchent les plus démunis, les
pauvres - tenté par le suicide au gaz. Le mot « ombre » est un synonyme d’homme pour exprimer un des paramètres tragiques de la vie. L’individu doute autant de sa consistance que de sa place
d’habitant du monde. L’ombre est immatérielle – elle se repose d’elle-même et de la lumière – elle reste projection extérieure du poète à son tour en proie aux mots et à leur ricanement, elle est
ce qui reste de plus fidèle après le « masque de
chair ». Hassan Najmi préfère écrire court, par assertions
percutantes, par anecdotes teintées d’amertume et de cynisme (ainsi, dans « la montre du martyr » il est dit que la montre s’est arrêtée, et non que l’homme a été assassiné et laissé dans la rue
pour le seul mobile du vol de sa montre). La lecture de ses poèmes n’entraîne pas la même adhésion que celle de Mohammed Bennis.
Meringue aux courbes craquantes ou ganache noire et de chocolat
blanc ? Bien entendu, les grands poètes marocains célèbres en
France, au demeurant excellents pâtissiers, sont Tahar ben Jelloun et
Abdellatif Laâbi. Est-il utile
encore d’en rendre compte? Bien
que possédant, en commun, l’avantage de composer directement en français, le
premier est lié à Tanger, le second à Fès, leur trajectoire est
radicalement divergente depuis la fin des années 60, sous le régime
impériale – impéraliste - d’Hassan II.
Le premier a entrepris après le prix Goncourt pour La nuit sacrée – et
continuer de mener encore - une carrière parisienne très suivie dans
les médias - France 5- Gallimard – le Nouvel Observateur -, le
second, plus discret, écrit – et applique les recettes - de romans publiés
chez Gallimard parallèlement à sa poésie - sa spécialité - rassemblée
dans ses Oeuvres complètes aux éditions de la
Différence.
La priorité dans une anthologie consiste, sinon à se caler le ventre de
pâtisserie fine, biscuits et macarons - autant passer alors tout de suite
au dessert ! - du moins de se mettre en appétit par petites bouchées
avec des pièces sur le plan gustatif délicates, feuilletées et salées, des
mignardises ou des amuse-gueules sortis de
l’emballage standard à
pleines poignées et sans manières, autant de miniatures susceptibles
de combler « un petit creux » au ventre quand on a faim avant
passer à table proprement dit.
Jalal El
Hakmaoui, originaire de Casablanca, enseignant et revuiste
D’Electron libre, traducteur de
l’arabe. Œuvre : Allez un peu au
cinéma (2005), Entre deux nuages (2006)
« Modernité
Courir derrière le lièvre de la modernité
C’est comme courir derrière un camion chargé de viande bovine
Qu’un chien aveugle conduit à la forêt »
Le besoin de courir derrière la modernité est légitime parmi les
auteurs de la nouvelle génération, lecteurs de Ginsberg et de
Raymond Carver, tendus vers une poésie narrative fonctionnant à
haut débit, désorientés par des buzzwords publicitaires - la mode
communicante, du « positionnement professionnel » - et en bon
cinéphiles pourvus d’une mémoire de plans tournés en « nuit
américaine » jamais prise en défaut - un cadrage d’Orson Welles –
un étalonnage reconnaissable des couleurs de Ridley Scott. Une
poésie satirique centrée sur des personnages types, des réactions
criardes du monde actuel dans une satire aigre-douce. A ce titre est
révélateur le texte
« Pour quelle raison le poète emmène-t-il sa femme au Mc Donald ? ». Désormais, citoyen embourgeoisé, propriétaire de sa voiture, caressant sa femme bien en chair – et qui rumine des arrière-pensées
-, le poète savoure un hamburger dans l’ambiance avachie d’un « fastfood » à l’américaine. L’aisance matérielle –machine à laver – réfrigérateur – coca cola – ont dégradé le discours
laudatif et sentimental classique. Carnavalesques 2006 avait déjà publié deux
poèmes de Jalal El Hakmaoui, « le hamster de la vie » et « le nez d’Al Pacino ». où le poète se mettait à la place d’un metteur en scène imaginaire et d’un acteur de cinéma célèbre, par
dérision, pour dire en contempteur de l’Occident, l’imminence d’une apocalypse dans le bien-être et la standardisation : « Je suis venu sur cette terre obscure… Pour regarder la télévision des pauvres/ Pour sacrifier un mouton virtuel/ A l’honneur de
l’Homme nouveau : L’Homme nouveau regarde vers le Bas ». La
poésie cesse dès lors de se recroqueviller dans ses afféteries de langage et, aussi déconcertant soit son « habillage » quotidien - jean – et téléphone mobile -, elle retourne d’instinct à sa vocation première, d’ébranler les certitudes prosaïques, de faire vibrer la conscience et la sensibilité du lecteur. La
poésie conserve sa fonction critique, qui ne se borne pas à une image spéculaire et nombriliste de l’acte d’écrire. La mise en abyme se trouve ainsi remisée parmi les accessoires prosodiques
dépourvus de pertinence et entassés dams la remise – l’atelier – de l’auteur. Un pan de la poétique traditionnel s’écroule et va s’accumuler au milieu des gravats de l’inspiration
Hicham Fahmi, né à Marrakech en
1971, auteur publié sur internet. A son initiative est ouvert le premier portail de poésie marocaine, il s’est expatrié au Canada. Œuvre : Chirurgie de l’écran (1997), Ma rivale au visage moucheté se fait la
barbe (2005),
Voici des considération copiées sur
internet parmi les comptes-rendus accessibles et acheminés à « flux tendu » : « Le web ne remplace pas les modes de circulation jusque-là en vigueur, mais vient les compléter, tantôt en s’y superposant et, dans certaines circonstances, en les doublant
(en les dupliquant et/ou en les dépassant, en les prenant de vitesse), tantôt en en relayant certaines séquences ou segments. »
La nostalgie espiègle et crue dans l ‘adresse à la mère génitrice trouvée dans le poème « Echographie » de Hichan Fahmi montre que le web ne déshumanise pas la sensibilité, ne déverse pas
nécessairement des sentiments frelatés, - du clinquant ! - des émois enfantins transis dams le prisme d’une inclusion en résine –. Le web est un mode d’expression comme un autre support, imprimé,
ou performé au cours d’une soirée de poésie orale, donc accessible au public – La valeur de la communication est proportionnelle à l’affect de l’utilisateur et à ses propres dispositions et à ses
modalités d’invention élocutoires. Disons-le. La rhétorique ancienne n’en devient pas caduque sous prétexte que nombre d’épanchements observés dans les mails – le courrier des lecteurs
informatisés –, en lecture rapide, prêtent à sourire, tantôt en raison de leurs carences expressives, de leur grave ignorance de la langue – le langage texto - la graphie fébrile et approximative
- les sous-entendus de ses codes érigés en cryptogrammes - tantôt de leur franche naïveté ou agressive facilité à tomber dans la polémique au niveau du contenu – « C.Koa ton pb » -
La preuve en est que « Echographie » de Hicham Fahni une fois publié par Bacchanales n°38 de la Maison de la poésie
Rhône-Alpes tranche, par son tutoiement abrupt, l’évocation d’un milieu familial deshérité où « nous nous agglutinions autour de toi quand tu t’apprêtais à sortir… nous roulions nos yeux espiègles/ et vicieux / pour
reluquer ton slip rouge ». La poésie et la gestuelle conative de
l’élocution en sortent indemmes comme l’enfant apostrophant sa génitrice. Dans « cubes de formol », « Départ pour la veille » et « Algorithmes de l’invisible », le poète adopte une
prose saccadée, haletante, laisse parler ses visions sans se censurer, à bride abattue au sortir de l’école– comme le Rimbaud d’Une saison en enfer
- une saison en enfer décryptée et faxée –
une variété d’écriture automatique surréaliste qu’il s’est réappropriée énergiquement avec audace, sans sombrer dans le plagiat français
: « L’arbre est le cauchemar de la terre.
Et les architectes des bourgeons macèrent le printemps dans les algorithmes de l’invisible/ Le cauchemar de la terre apparaît sur les écrans de l’air… »
Rendre compte d’une anthologie ne prétend pas témoigner de la vitalité d’une production littéraire, encore moins rendre justice à de nouveaux talents, à une nouvelle
génération d’auteurs qui échappent souvent aux critères de sélection - au « tri sélectif - du responsable de l’anthologie forcément partisan, et réducteur dans ses goûts en matière de poésie.
Peut-etre, de grands auteurs en herbe et de des « pousses « prometteuses en ont-ils été écartés. Du reste, en parlant, dams le cours de cette note, de petits fours, nous sommes-nous
référés à la gastronomie française et avons aussi passé sous silence, faute de compétences culinaire -, la pâtisserie orientale, en particulier marocaine - et le moment de la servir au cours d’un
repas de fête.
Alain Gnemmi