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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 16:50
Louis Philippe Dalembert, romancier et poète haïtien, a bien voulu nous épaulet lorsque nous avons entrepris d'éditer "Carnavalesques".
Alain Gnemmi, pour la revue "Poésie Présente" revient sur le recueil Poème pour accompgner l'absence paru en 2005, à Montréal, chez Mémoire d'encrier.

Louis-Philippe Dalembert n'oublie, ni sa découverte précoce de la poésie, ni ses premiers pas de romancier. Dès l'adolescence, il construisait des scénarios de départ devant les cargos déchargés à Port-aux-Crasses. Le mirage des collines romaines continue de se profiler, pour lui, sur le désert d'Assouan. Dans Ces Îles de plein sel, son écriture revêtait la solennité de l'aède et du chœur antiques. Il employait le grossissement épique, jadis retrouvé d'instinct sous la plume d'Aimé Césaire en proie à l'hiver parisien. Maintenant, sa mélopée s'adresse aux morts personnels. Soupirs feutrés de l'amoureux contre la joue d'une femme. Murmures ultramarins vers des parents retenus au pays "grannie fatiguée/ des vivants de leur petitesse...". Grannie est la grand-mère dans "Le récit de Jonas", assise dans son fauteuil à bascule, désolée de voir se vider le quartier du Quai.

L'isotopie de la dérive des sentiments dans le temps "pluriversel" - expression d'Édouard Glissant - assure la cohérence d'une poésie composée, en grande partie, entre 1990 et 2000.

Dans Poème pour accompagner l'absence, le premier chant imite, dans son mouvement, une méditation à propos de la mort écrite d'une seule traite sur une plage de galets en Italie : mort générale touchant les parents restés au pays, maman Lorvanna, Grannie, Caétan. Plongée dans l'enfance et l'adolescence haïtiennes. Pudeur du poète distrait par l'esprit autant que les rivières personnifiées : "le vent n 'est plus... je meurs... jour et nuit meurt l'eau de la rivière...". Le temps passe. Glissant de l'entame à l'excipit, le syntagme nominal "dans le silence" charrie les idées tristes du poète au cours d'un jour de blues dissipé au moment où il prend conscience d'un froid qui se généralise alentour et au fond de lui : "et quand l'eau meurt/ reste le silence et- froid des galets". Poème circulaire, révélations sobres. Les aile du lyrisme sont coupées. Comme une branche sèche ou un favori de longueur inégale disgracieux près de l'oreille et corrigé d'un coup de rasoir, la rime régulière est supprimée. L'assonance règne en sourdine dans des strophes hétérométriques. Seuls comptent, pour le rythme des pages, le refrain, la liste dédicataire des êtres chéris, la reprise et le déplacement de mots empruntés au lexique fort : le monde, la mort, l'ombre, le temps... Les voyelles nasales - temps... tambour... mitan... - ressuscitent l'atmosphère d'une cour familiale, d'un atrium antillais : les allées-et-venues domestiques, les conversations à l'ombre d'un manguier ou d'un figuier de barbarie où se rassemblaient des visiteurs accroupis autour d'un plateau de riz... Les effluves de citronnelle, les échos des grands leaders du passé, Lénine, le Che, les penseurs "en situation" : Sartre. Que de stimuli encore actifs dans la rétrospection. Épure d'un geste révolutionnaire au rappel d'une poésie engagée et patriotique que Louis-Philippe Dalembert récuse désormais. Le Poème pour accompagner l'absence dresse le bilan d'un quadragénaire doué, d'un auteur prolifique au gué de son œuvre.


Après l'atmosphère d'enterrement traditionnel, passé et avenir se chevauchent dans les sections suivantes. Contre l'absence, l'entourage féminin où l'enfant dès le plus jeune âge a baigné, ivre des jambes brunes et nues, l'entraîne a trouver son inspiration dans l'éloge des corps à "l'odeur de lune... d'étoile .fraîche". Cantique à la mère, aux nourrices, aux maîtresses réticentes à ses folies : elles représentent autant d'écluses sur le fleuve de sa vie, autant de "rendez-vous avec la mer". Mais rien ne sort du tango du poète dansant avec son double, rappelle Louis-Philippe Dalembert. Les lamantins sont passés à travers les mailles de la rivière. Ils se sont confondus avec son lit. Une petite fille porte un seau sur la tête. Une poétesse s'embarrasse, à Beyrouth, de son héritage de sang. La nostalgie de l'éden est un produit de luxe, un sentiment gratuit, fouillé à la douane, avant la traversée de l'Atlantique en huit heures, quand on franchit le portillon détecteur d'objets suspects : il faut soigner la nostalgie comme la fracture sociale, comme le reniement de la religion ; par l'aromopathie, le massage radical, la kinésithérapie. De part et d'autre de l'océan, les contacts amicaux sont plus rayonnants que les brefs échanges par internet et le téléphone.

Le langage, en tant qu'activité à plein temps, représente une façon de cicatriser les blessures, un colmatage durable des brèches, fêlures, lézardes. Un double-vitrage de sa fenêtre intérieure. Ô combien il importe de se protéger intérieurement ! Une insonorisation de son gueuloir flaubertien : laboratoire mental aussi spacieux que des paysages où les mots encore brûlants, triés parmi ceux importés des quatre coins du monde. sont rougis au chalumeau, forgés, martelés, marquetés à la toile d'émeri. frottés à la lime ; soumis à des tests de résistance.

"rumeur de pluie rumeur d 'acier

chant de sel et flamme d'albâtre

ô lumières"

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Published by michel-dani alain - dans nancy.aspect.editions
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