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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 17:02

 

Lecture critique : Frank Venaille lu par Alain Gnemmi

Ça   de Franck Venaille, Mercure de France 2009



Frank Venaille reste encore méconnu auprès des amateurs de poésie malgré des lauriers non négligeables, notamment le prix Mallarmé qui ont couronné, parmi son œuvre abondante, son opus majeur, son long poème La descente de Lescaut (1996).

Le présent recueil  intitulé Çase tourne à nouveau vers la Flandre et sa côte maritime à l’estuaire de la Moselle, commentant – s’identifiant presque aux modèles - des tableaux de peintres célèbres, rapportant, dans une mise en scène résumée à l’essentiel, une traversée à bord d’un cargo et un séjour à l’Hôtel-Dieu de Paris (« Hé ! vous, couloirs malades / O lits fiévreux »).

Les pages de « L’animal de la maladie » et de « A bord du cargo Schelde» publiées en revue se trouvent réunis entre d’autres textes inédits, très touchants par leur partition, leur musicalité proche de celle d’une symphonie, et donnent à l’ouvrage la démesure d’un « opéra ». Ses résonances sont  donc – faiblement  - psychanalytiques. Disons-le : toute ressemblance en raison du démonstratif présent dans le titre avec la pièce défectueuse de notre « inconscient », le “ça” grammatical, sur laquelle a tant glosé « l’homme au nœud papillon » (Jacques Lacan en arbitre de matche), serait pure coïncidence. Le poète a acquis et propose une expérience beaucoup moins abstraite, très énergiquement frontale, « au centre du ring », de l’animal humain.

   Dans chaque texte sont imbriqués la démarche du documentariste saisissant,  en style journalistique, les détails justes notés sur le terrain, la couleur locale, le référent, avec leur récréation – digression - ou leur vraisemblance descriptive et les caractéristiques propres mises en en œuvre dans  l’énonciation en poésie : syntaxe originale, rupture soudaine dans la métrique, gouaille dans l’enjambement, termes vieillots (« J’ai, très fort en moi, angoisse d’être vivant… »), dimension visionnaire, maximum d’amplitude et d’effets dans le « tremblant » de son vibrato. La lecture  glisse sans crier gare du « je » inséparable du lyrisme et du procès autobiographique, aux incises ironiques, aux jeux de mots basiques (« Il préféra le prix Nobel, quel label ! »). L’auteur profère au passage –des maximes - des sentences  avec le punch d’un moraliste du Grand siècle, à travers des énoncés imparables. Bref, des encouragements explicites à la raison du lecteur.

La mesquinerie sinon le cynisme côtoie toujours, chez Franck Venaille, l’humanité et la fausse prière (« Que va-t-il advenir de nous » demandent, inquiets, tous les inquiets. Diable ! Croisez les doigts. Les grands espaces demeurent à vous, je le certifie. »)  Mais l’auteur lâche aussi au détour de la ligne ses confidences aigres (« J’ai de l’amertume dans la bouche / Je suis allé chercher la poésie loin /Très loin ! … ».) : Franck Venaille est après tout un humain encore en vie, trop humain, trop versé dans l’esthétique par la faute de sa passion pour  la peinture et la musique (les petites marches militaires de Mozart). Entre deux blasphèmes, il cède volontiers à l’imprégnation littéraire (variée, issue de tous les siècles et aussi du nôtre – parfois jusqu’à s’autociter, se pasticher, voire se caricaturer). Toujours en lui reste inassouvi le besoin d’espace, comme un homme en froid  divorcé d’avec la convivialité (« Je suis sans ami »), il est l’homme viscéralement douloureux marchant  dans son intériorité  à travers le couloir d’un train stoppé à l’entré d’un tunnel (« la mer du Nord me manque »)…

Les hommes ont sur les oiseaux la supériorité du langage, la langue, leur langue propre si fréquemment maltraitée de  nos jours, et leurs mots si précieux une fois nettoyés. Le poète a le pouvoir de les débarrasser de leur gangue boueuse avec sa salive au point de s’émerveiller lui-même : «  ce poème au long cours je ne pourrais pas en venir à bout si l’amour que j’ai de l’amour ne me venait pas en aide». Son récit, sa parabole, sitôt qu’il l’abandonne en cours de route,  son « l’histoire » suspendue (celles des autres, celles de François, du chien du général Aupick… autant d’histoires  données pêle-mêle) en paraît  d’autant plus belle, et son personnage attachant. Il y a chez Franck Venaille cette désinvolture (élégance) de ne pas terminer son histoire, d’interrompre sa phrase, pour en poursuivre et terminer d’autres entendues en sa compagnie.

Il sait écouter les autres et leur répondre.



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Published by michel-dani alain - dans nancy.aspect.editions
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