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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 17:10

 

 

 

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Encre plus rouge
   Esther Tellermann poésie Flammarion


Une lecture proposée par Alain Gnemmi

 
Psychanalyste et agrégée de lettres, l’auteure n’est pas une inconnue. L’ensemble de son œuvre publiée chez Flammarion comporte une dizaine d’ouvrages, récits et poèmes. Les textes courts regroupés dans le recueil, sous des en-tête relatifs à la vie publique («
Etat d’urgence»), à l’effroi communiqué devant un « révélateur » organique  (« Rouge couleur des nerfs »), ou à l’acte scriptural, dans une ouverture de champ décloisonné qui va de l’épigraphie au « fixateur » dans le cadre du journal intime («Encre plus rouge»),  marquent la progression peu évidente des feuillets – « vers un dehors  commun », « un domaine public » -. Ils sont composés de 6 à 8 vers en octosyllabes, en 2 ou 3 phrases disposées en juxtaposition («Un chant superpose », règle du jeu ou sésame explicite dans l’ouvrage).  

Econome de ses moyens, l’écriture profitant de libertés dans la syntaxe désormais  tenues pour négligeables depuis le français du XIe siècle se débarrasse des qualificatifs, des mots outils, locutions conjonctives, locutions adverbiales, etc. La suppression de l’article (le nom initial « en rehaut » au début d’un vers : « Linge qu’il déceint », « Acacia fixe/ la pellicule du temps », rend incertain l’allocutaire hypothétique, évoluant suivant des stratégies énonciatives fuyantes, une mobilité de locuteur sans cesse en déplacements hésitants, localisé par un regard fugitif, puis indiscernable, emporté par le flot impétueux de la langue – et du « désir », de la conscience du danger, du vide - parmi des possibilités de discours, des angles d’attaque, des crochets mal fixés. Autant de signaux émotionnels floutés, éblouissants par effets de miroirs, entre injonctif, lyrique, parénétique de l’exhortation morale. Disons, pour situer – sans la priver de son authenticité originale - la poétique d’Esther Tellermann, les rapports qu’elle entretient avec la dialectique savante développée dans Le débat de Folie et de Mort et signée, malgré son inexistence très controversée de la « belle Cordière », par le nom Louise Labé au XVIe siècle ou des précieuses du Grand Siècle en quête d’épurement de la langue et de dignité des moeurs. L’encodage et le référencement de l’œuvre, à travers des accents d’Iphigénieou de Phèdretrès raciniens - semble-t-il - auxquelles elle fait écho, là où sa langue prendrait racine, quoi qu’arbitrairement utilisés, désignent l’inscription de l’œuvre dans une littérature de qualité traversée par les envolées de l’épopée et les piétinements de la meute humaine. Liens complexes entre le collectif et l’individu : ce dernier s’expose – vacillant, est renversé– dans une expérience sans bords sinon ceux du néant.  


Un rapprochement hypothétique est envisageable avec les 22000 vers du
Roman de la rose (XIIIe s), dans la version translatée de ses octosyllabes, aujourd’hui étranger à la modernité en matière d’éthique – ou d’esthétique - où sont débattus les visions de la femme, les modalités  d’entrer dans un jardin clos, une philosophie,  à travers toutes les ressources, d’une philosophie de l’amour.
Les poèmes en regard à livre ouvert, le mouvement circulaire, pour peu que le recueil soit considéré globalement, depuis le poème inaugural  jusqu’au dernier servant de réponse, les «
désirs de sucre » de la 1 ère partie récompensés par « amandes et grains/… » de la page 228, l’auteur nous invite à définir – dégager notre horizon d’attente – notre parcours autonome, horizontal pour un poème, latéral ou à l’envers compte tenu d’une lecture exhaustive, dans ses « assertions paradoxales » exposées comme diverses facettes (fractures) d’une pierre baroque qui, conformément à sa matière présentée devant un éclairage pur, échapperait à la fragilité  (« nous sommes conduits / trouvant la règle »). De toute façon, éphémères poèmes et fruits »ont vécu plus haut », autant de jalons posés pour le lecteur, son confort et son inconfort inévitable, puisque ce lecteur occupe, voulue ou non, la place dangereuse du passager – ou de l’hôte privilégiée, à l’avant – au premier choc des mot, projeté contre le pare-brise.
Ce qui est engagé dans ce recueil, est donné ou imposé en partage et supplée les mots composés du langage courant par une révélation, une illumination intraduisible à travers des termes courus, un frémissement ciliaire de l’«
acier des paupières», une notion inédite qui surgit à propos de l’être. Les précautions prises, dans le diptyque au début entre (« encore toucher / l’ocre et encore la cambrure » , scène érotique fondatrice, et son commentaire « Avalons et crachons », émanent d’une voix rien moins qu’innocente, initiatrice à un jeupervers du désir, parfois exhibition de parure, exhortation ferme appelant au dépeçage et à l’étreinte de la dépouille. Lire c’est expérimenter la langue de l’intérieur, c’est accepter un murmure amoureux entendu sourdement, exhalé par une amoureuse, un amant, une confidente malintentionnée ranimant le foyer, soufflant tantôt par le froid, tantôt par le feu.
Le « contenant «, - l’emballage –- (dans l’emboîtement des pièces, le fonctionnement du dispositif discursif) - c’est bien sûr ce qui se matérialise, le recueil, la page, le nom et le sans-nom du récit, la syllabe, les signes typographiques, l’encre, Dans l’archéologie, les tablettes, les amphores d’argile repêchées, les bols d’émail, les sanctuaires, les coupoles, les « écritures nouvelles ». Dans la géographie, la montagne, le fleuve, les steppes, les frontières, la ville, le désert, la gr
ève. Dans la géologie, ces prélèvements de lœss dans la vase.
Un cercle dessine le lieu névralgique – nous assigne la cible -, celui de l’entaille et de l’écriture, l’image en sommeil de la braise, des cendres, du corps sous la neige, son « au-dedans » glacé  vidé du désir et la chair suppliante. Le geste d’ouvrir, de rassembler les fragments renversés est récurrent, dans le déshabillage intime, le viol ou la blessure guerrière ou plaie figurée, L’olfaction est partout, « odeur en promesse » et « frères renversés en odeur ». Mais le sens du mot est ambigu, mot pivot, désignation résiduelle du «vivant”,  “feu » et « désir », dans la «
jonction / de la natte et du deuil ».
Les détails pittoresques agissant par synecdoques, ont autant de pouvoir évocateur que les noms orientaux, propres à inciter à la rêverie. Seulement, le lecteur doit se méfier, l’écriture de Esther Tellermann est redoutable, le «
point d’appui / oui le plus lourd est dedans ». Poésie d’incitation à l’encouragement, à la vigilance devant les risques induits de la stupeur, la fabrique minimaliste d’Esther Tellermann, dispose, en vitrine, une chaine de signifiants virils, fascinants, parures et armes affûtées ensemble, enchanteurs et déchirants, avant d’exercer, sans nous prévenir, ses représailles.
«   Mais
où sont les morts
en un seul point
tout entiers
nous laissant
chaque fois devant rompre
nos poussières sèches
                    apesantis
»

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Published by michel-dani alain - dans nancy.aspect.editions
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commentaires

Tellermann 18/06/2015 22:12

Merci de votre beau commentaire .