Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 18:15

 

L’homme unidimensionnel
   Herbert Marcuse coll. Points 1968
 
 


  L’essai a influencé ceux de mai 68 qu’on a appelés « les enfants de Marx et du coca cola ». Il s’en prend à l’Amérique capitaliste dite « néo-colonialiste » * autant qu’au régime  communiste des pays de l’est (Prague et les chars évoqués dans le roman de Milan Kundera L’insoutenable légèreté de l’être). Après la domination de la méduse métaphysique, il aspire à nous libérer du joug de l’Etat, des médias et des crabes de la consommation.
                                                                                      * sens détourné de ce qu’il désigne habituellement.



Préface
: « J’ai analysé dans ce livre quelques tendances du capitalisme américain qui conduisent à une « société close » - close parce qu’elle… intègre toutes les dimensions de l’existence, privée et publique. »
 
1.    La société unidimensionnelle

2.    La pensée unidimensionnelle

3.    Perspectives d’un changement historique



 
 
1. La société unidimensionnelle
 
  L’homme se trouve sur une toile d’araignée et  connaît la privation de toutes ses libertés dans la société actuelle dite « de progrès » :
 

  «  La société industrielle qui s’approprie la technologie et la science s’est organisée pour dominer toujours plus efficacement l’homme et la nature, pour utiliser ses ressources toujours plus efficacement. »
 

Les superlatifs insistants de Marcuse sont plus recevables qu’une dramatisation de la condition sociale à laquelle l’homme est asservi. Où il est constamment mobilisé, tenu en éveil, non sans des tensions personnelles.


   La société poursuit sa frénésie de productivité  dans l’ère de la consommation comme auparavant dans l’état de guerre.
 
Dans « l’enfermement de l’univers politique », il faut déplorer que le programme de l’opposition  (et des syndicats) ressemble à celui du parti au pouvoir ; tous sont mus par des intérêts communs. La pensée radicale du philosophe Marcuse s’exprime ici, en renvoyant dos à dos les idéologies et actions politiques :
 
« … La société capitaliste a une cohésion interne que les stades de la civilisation n’ont pas connue. »
 
 
(Chapitre 4) L’univers clos du discours.
   
   La  puissance des médias et leur sacralisation laminent la réflexion individuelle, avec la complicité dépourvue de scrupules  « des agents de publicité /qui/ façonnent l’univers de communication dans lequel s’exprime le comportement unidimensionnel. »
 

  Marcuse décrit le processus d’appauvrissement  et d’oxydation de la langue, réduite à des constructions dignes de la gestuelle - mimique et  cris -  des primates : «  C’est le mot qui ordonne, qui organise ; il incite les gens à faire, à acheter, à accepter » . L’époque paraît mettre à exécution la « novlangue » imaginée avec prémonition par Orwell dans son roman 1984.


 
 

 «  Dans cet univers du discours public, la parole est un déplacement de synonymes et de tautologies ; elle ne recherche jamais en fait la différence qualitative. »
 
 


 
… En quelque sorte, la parole est tenue en laisse, massivement réprimée dans un univers de conditionnement et d’inflation de la langue de bois, avec ses sigles, abréviations permutables, ses plaques sémantiques d’eczéma,  ses épithètes homériques –  « Werner von Braun le créateur-de-missiles- aux larges épaules »  (immigré allemand comme Marcuse) -, ses  diktats dénoncés par Roland Barthes (Le degré zéro de l’écriture, éditions du Seuil)  : l’écrivain consciemment ou hypocritement  se trouve en devoir de résistance.
   

   On peut s’étonner des citations récurrentes de l’essayiste français, et se demander dans quelle langue Marcuse a pu découvrir Le degré zéro de l’écriture, avant de le convoquer ainsi en témoin du démantèlement linguistique généralisé sur la planète.

 

En examinant les plaintes que les travailleurs formulaient au sujet de leur salaire et de leurs conditions de travail, les chercheurs insistèrent sur le fait que la plupart du temps l’énoncé de ses plaintes se faisaient en termes vagues, indéfinis… Les chercheur, en se réglant sur le principe de la pensée opérationnelle, interprétèrent et reformulèrent ces propositions/… / La proposition « les toilettes sont insalubres «  était reformulée ainsi : « à telle et telle occasion je suis allé aux toilettes et j’ai trouvé la cuvette sale ».  Des enquêtes montraient alors que cette situation était due « principalement à la négligence de quelques employés. » (Page 146).

 
    
Humour swiftien de cet exemple et démonstration de la logique administrative sur lesquels Marcuse ne manque pas de s’étendre.
 

2. La pensée négative : la logique de la contradiction est mise en échec
 
    
La seconde partie, la plus ardue, s’organise autour de cette phrase, vertigineuse et révélatrice de la hauteur d’esprit de Marcuse, qui choisit des formules d’imprécateur et d’iconoclaste, à la manière de Hannah Arendt dans La crise de la culture (1961) :
 
« La rationalité technologique de l’univers totalitaire est la forme la plus récente qu’a pu prendre l’idée de Raison. »
La rationalité grecque distinguait le vrai du faux, concourait à la connaissance du réel dans un univers à deux dimensions, aspirait à une universalité de la raison dialectique, « Le fait que l’homme est progressivement enchaîné à un appareil productif, révèle les limites de cette rationalité et sa farce sinistre… ‘

 
 
3.
Perspectives d’un changement historique

     Il existe seulement deux  projets  historiques qui se trouvent en conflit « et l’issue des événements semble dépendre de deux séries de facteurs antagoniques :
1.    la plus grande force de destruction ;

2.     la plus grande productivité sans destruction. En d’autres mots la plus grande vérité historique appartiendrait au système qui offre le plus de chances pour une pacification. »


 

Dans un monde où règne ce que Marcuse qualifie de « folie économique », chacun subit, tolère l’irrationnel de la Raison résumé par trois anecdotes  à propos du déphasement vécu quotidiennement : - l’appétit de changement de l’automobiliste passant  d’une voiture  à une autre et obsédé par les marques pour son bien-être  – le plaisir de la campagne devient une recherche de la « réserve naturelle » contre les enseignes publicitaires et le citoyen cautionne ainsi un gouvernement déterminé à financer l’extension des parcs naturels.





 « La pensée critique doit s’efforcer de définir le caractère irrationnel de la rationalité établie… la technologie est devenue l’instrument d’une politique destructive. «



 

  


Peut-être le fondateur d’Apple a –t-il été inspiré par Marcuse (et Thomas Pynchon, l’auteur de Vente à la criée du lot 49)  en proposant des produits alliant fonctionnalité, design et écologie.  La technologie au service de l’industrie poursuit « quelque chose de cette corrélation mythologique entre le réel et le possible (qui) a survécu dans la pensée scientifique… » Marcuse, Steve Jobs et Pynchon visent accessoirement une réalité et une existence devenue libre, « avec des besoins vitaux satisfaits » :










« On peut calculer quels doivent être les besoins que l’on doit dispenser aux malades, aux infirmes et aux  gens âgés – c’est-à-dire qu’on peut calculer comment réduire l’angoisse, comment libérer de la peur. Des obstacles politiques s’opposent à une telle matérialisation… »



  Les dernières pages de L’homme unidimensionnel, les plus passionnantes de l’ouvrage, relèvent autant du document sur une nouvelle idéologie anticapitaliste se constituant dans les années 1970 que de la pure utopie, le contraire de la dystopie illustrée par Georges Orwell et son roman célèbre 1984 - au détriment de Hommage à la Catalogne, témoignage direct sur la guerre d’Espagne raconté aux côtés des républicains et anarchistes  à Barcelone - .




   «
La « pacification de l’existence » ne peut pas provenir d’une accumulation du pouvoir, mais du contraire. La paix et le pouvoir, Eros et le pouvoir, ce sont peut-être des termes contraires… La pacification suppose, qu’on a vaincu la résistance de la nature… il y a deux façons de vaincre la résistance de la nature : l’une est répressive, l’autre est libératrice… »
 

  La nature peut être transcendée par le contrôle des naissances, le discrédit du racisme encore présent dans certaines régions reculées du monde… La Raison dans une autre acception que celle du XVIIIe siècle peut transférer la notion de progrès, réparer les insuffisances et la cécité des encyclopédistes, renouer avec la conception grecque assimilant art et technique. Marcuse condamne le dicton préféré de Samuel Beckett (« N’attendez pas d’être chassés pour vous cacher… »)  se réfère à Marx et à Hegel à propos de l’homme disposant de cette chimère brandie en toute circonstance du « temps libre ». Son idée force est que la « culture » révèle ses origines et qu’elle est le privilège d’une aristocratie – précisons une aristocratie « bourgeoise » - et, bien entendu, réactionnaire, sclérosée, pantouflarde.
 
 



« Prenons un exemple (malheureusement fantastique) : si simplement il n’y avait plus subitement de publicité et d’endoctrinement dans l’information et dans les loisirs, l’individu serait plongé premièrement dans un vide traumatisant, puis il y trouverait la possibilité de se poser des questions et de penser. Bien entendu, une telle situation serait insupportable et cauchemardesque. »


 
« Si la télévision et les moyens de communication similaires cessaient de fonctionner, alors pourrait commencer à se réaliser ce que les contradiction inhérentes du capitalisme ne sont pas encore parvenues à accomplir : la désintégration du système »
 
 
  Herbert Marcuse montre son goût littéraire – et se lâche complètement - dans la conclusion, où sont tour à tour mentionnés Samuel Beckett, Lewis Carol, Maurice Blanchot,  Walter Benjamin, les écrivains et les artistes de la liberté d’expression, parfois sournoisement menacés par une psychanalyse  hégémonique qui fait  actuellement le miel de Michel Onfray.
  

Le « dictionnaire des sciences humaines » (PUF éditions 2006) réhabilite Herbert Marcuse (1898- 1979) associé à tort, alors qu’il est philosophe, aux hippies, pacifistes américains de Woodstock et protestataires contre la guerre du Vietnam (genre Bob Dylan !). :
 
  « Marcuse rassemble en une synthèse inédite  les impulsions du mouvement ouvrier et les contestations de la modernité plutôt axées sur le nivellement de la culture, la perte du sens et l’aliénation marchande.  Le centre de gravité de l’ouvrage - écrit Stéphane Haber - consiste dans une dénonciation vive de la société de consommation contemporaine et se termine par un appel à la révolte qui concerne d’abord les minorités exclues, réprimées ou exploitées par la société d’abondance après la guerre, organisée selon les principes d’une rationalité étouffante. »
  

   
   Marcuse entretient un propos dérangeant à propos d’Auschwitz moins inscrit dans la mémoire que dans la « gadgétisation » de la société qui amène à suspecter la science et la technologie contemporaine :
« La société a restreint, elle a même anéanti l’espace romantique de l’imagination…Libérer l’imagination afin que lui soient dpnnés ses pleins moyens d’expression  présuppose de réprimer une grande part de ce qui est présentement libre dans la société répressive… »
  
 
    Il reste à traduire, désormais,  le discours de Marcuse en mots d’ordre.
 


 
Christian Samson

Partager cet article

Repost 0
Published by michel-dani alain - dans lecture-critique
commenter cet article

commentaires