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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 23:52

  L  e promeneur et ses ombres
     Richard Rognet, collection blanche Gallimard éditions


  
   A  
vant-dernier recueil, le plus pur, le plus simple, le plus grave de Richard Rognet. Les précédents, très rythmés, relevaient de l’érudition (le XVIe siècle), des références mythologiques, d’une sorte de maîtrise qui finissaient par nous tourner la tête, cela dit sans détour : je connais  bien l’auteur – dans l’autorail entre Epinal et Nancy, le mercredi matin à partir de 1981 -, nous  avons réédité Le transi et Je suis cet homme inspirés par la sculpture de Ligier Richier – artiste lorrain du XVII e.

    Dans Le  promeneur et ses ombres, le poète  nous amène à penser à Hölderlin et Rilke, au « romantisme » de la nuit des dix neuvième et vingtième siècles. Élégie ou, plus sobrement, poème d’une traite, sans sections. Un ensemble à prendre :
 


  « Surgir du feu, de /l’eau  / traquer la lumière / fabuleux double de la nuit – nuit… »

 
   L’apaisement généralisé est aussi dans la confusion de la personne (on, je, vous), du monologue ou de l’apostrophe. Le lecteur étant le double de l’auteur, un homme expérimentant la fragilité de l’existence, pressentant, revivant la mort et le décès des autres.
 
   Chacun éprouve le besoin de garder le contact avec la nature, d’enrichir son herbier, ses réserves de couleurs, c’est-à-dire de lumière. On peut dire, bien sûr, comme Rousseau, Proust, George Sand. Le moindre détail observé devient événement : lézard, vent dans les fougères, pont dessiné par les nuages. On le verbalise et on invente comme « on écume l’enfance ».
 
      Mais le monde autour de nous ne peut être recensé, pas davantage les mots de la langue qui nous sont comptés. Le logiciel Word ne nous renseigne pas sur « la valeur », l’histoire et la sémantique des mots, il les comptabilise si nous en avons besoin, comme ici, bien que ce soit inutile, pour l’instant. Il ne s’agit pas d’un article nécrologique mais plutôt d’un faire part de naissance…
 


 «  Est-ce une déchirure
que ce cri dans la nuit ? une
morsure, ? un appel ? »
  

   
 
   Oui, plutôt : « une peur à / couper au couteau »
 
    Nous ne sommes pas Rousseau pour définir « le sentiment d’exister » à quoi se résument les moments passés sur le lac de Bienne – et le bonheur –  ou « sentiment d’hésiter »  à cent lieues des gaudrioles politiques, du bling bling, des convulsions sociales. d’aujourd’hui. Richard Rognet appartient aux poètes et ne bénéficie pas plus que les autres de la considération francophone. S'il est traduit dans de nombreuses langues étrangères,  il est, malheureusement, tout au plus reconnu sur le plan national. Il persévère  - plus serein  mais connaît le sort de Jean Pierre Colombi,  Lionel Ray, auteurs  « précieux » de chez Gallimard – comme on dit -.
 

«  Tu ne parles
à personne, tu ne réponds qu’à
La vie qui s’abrite
En toi – la vie… «

    On peut résumer « la vie c’est la vie », dans une tautologie ou ajouter  dans une  accumulation masquée après le tiret nervalien « la vie – la vie… / avec ses chemins… ses croisements ». De toute façon les mots se dissipent, ou persistent, se disputent  comme les brouillards dans la vallée de la Vologne… La vie – l’odyssée humaine tient à si peu, (« tu marches… tu piétines..  tu penses… tu revois… »). Richard Rognet égrène les sensations uniques dans une journée d’un « reflet de fleur » à un remugle venu du soupirail ou des égouts et peut rêver devant la machine à laver et le sèche-linge au fond de la buanderie, conformément à l’imaginaire des éléments – et les conséquences respiratoires de l’appareillage ménager au détriment des propriétaires. Mais ils sont chez eux. Et n’existent que de manière éphémère « pas plus que le rayon de lune … en face des montagnes. » Il y a une sève dans la langue française qui nourrit les mots à travers quatrains et poème.
 
    Le sujet récurrent est antéposé : « Un nom… le sable », « pervenches… », « dernier rayon du soleil… », « l’ombre… »,  avant la démonstration expérimentale qui emporte notre acquiescement. Et l’assertion faussement démiurgique : « J’appelle une terre », à travers une alternance de voix ignorantes  - étouffées - et de voix prophétiques – de stentor -, par symétrie. Puis la distance orchestrée dans la polyphonie – Richard et son frères sont musiciens – « Novembre hésite… il ne flétrira pas / le sol de ton enfance… »
 
   « Tu as des étoiles
plein la bouche,
tu chahutes avec le ciel, tu glisses
entre les nuages… » « et voici que la forêt se soulève…
»
le présentatif avant l’acmé.

  
   Quelques poèmes sont empreints d’une spiritualité, de ce qu’on appelle mystère, mystique
rencontrée dans l’œuvre peint de Monet – après les cathédrales de Rouen, l’abstraction dans les tableaux de l’étang de Giverny -. L’emploi des mots génériques - en linguistique hypéronymes (la maison, le jardin) -, et des ombres remuées sous les pas du promeneur rend le lecteur disponible à la surprise, à l’émotion fantastique (cf. Louis Vax). L’étrange, le surréel. Ciel et eau se confondent. Le personnage devant le miroir  silhouetté par  Magritte – traversé par des nuages ou la mise en abyme courante en poésie :
 


« Regarde  bien ce que
 qui ne se franchira
 jamais, c’est là
que tu vois clair,
 
… regarde
tous ces images qui n’ent sont qu’un… »


   On remarque, au passage, l’art de l’enjambement, l’adverbe « jamais » et son renvoi au 3e vers, - sa disparition – son insistance dans « c’est là ».
 
     L’égarement du promeneur assailli par des voix se comprend dans
 
 

 « Tu ne sais pas
 où passer  pour
regagner ta demeure…
tu vois, à travers / les feuillages, courir
l’enfant qui te protège… »
 
 
 
    Le chant est soutenu et enflé par l’assaut de questions entendues au début de l’œuvre. Elles représentent notre manière de lutter contre le silence qui nous entoure – par bien des côtés, inadmissible : d’où ces walkmans, ce fond musical d’ambiance dans les hôpitaux, les chambres d’hôtel à l’étranger, les studios pour vieillards dans les hospices.
 

  
  R  
ichard Rognet verbalise l’imaginaire angoissé dans lequel chacun de nous a vécu – vit toujours -, à la disparition d’un  être cher, en se demandant ce qu’il en arrivera du monde après la mort, ce qu’il restera ou s’anéantira des sensations vécues au contact de la nature – la richesse intérieure en chacun de nous n’aura donc été qu’une joie éphémère. Richard Rognet approche l’indicible, les voies souterraines de l’existence : ce « silence éternel des espaces infinis », notre révolte sourde, notre mécontentement rageur devant ce qui nous est donné, présenté comme précaire – mais qui est pérenne – ces instants de grâce devant les fleurs, le frémissement dans les branches à l’aube ou entre chien et loup.

 

« Une plaque de neige
obstinée s’accroche
à l’ombre d’un mur,
chaque jour peu à peu le grignote… »
 
  
 
On pense à « der Wanderer » de Schubert. Et c’est un chant de deuil à la perte du promeneur et de la vieille dame qui avait laissé des fleurs sur la table… Comme écrivait Gérard de Nerval dans Les chimères : « Ma seule étoile est mort… et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie » - citation de mémoire -.
 
Mais le promeneur évoqué, c’est le lecteur :

 « A toi, cher lecteur, / d’emprunter mon sang, / mes routes, mes regards… »`

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Published by michel-dani alain - dans nancy.aspect.editions
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