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Travaux de
lumière
Annie Salager, éd. La rumeur
libre - 2010
un article d'Alain Gnemmi
Annie Salager visite inlassablement des formes d’expression, entre poésie, prose et essai, considérant l’écriture par blocs ou architecture massive – le roman historique - avec autant
d’intérêt que le polissage de diamants bruts prétextes à sa rêverie. Son dernier recueil consacre son habileté à dessiner d’une encre très pure des motifs compliqués, de prime abord,
déconcertants. La façon qu’elle a de composer ne se donne pas facilement au premier venu, elle demande l’adhésion pour peu que son lecteur prenne la peine de considérer le geste écrit
motivé par un rendu sensoriel – évanescent - dont chacun d’entre nous est généralement pourvu, et sa propre intelligence. Le titre de chaque pièce, vague et peu éloquent, part d’une intuition
développée ensuite : « chose vue », « lis de mer », « les mêmes » … Au départ, rien n’est donné. L’accroche parait peu sûre, elle est implicite, et ténue, se dérobe, ne répond à aucune
signification extrinsèque, sinon une référence aux carnets de Victor Hugo – de manière ironique – et des tensions contraires dans « langue de mer », « feux d’eau » voire des termes prélevés
hors de leur contexte, « le tango des questions ». Une autre difficulté vient, en outre, de la syntaxe et du recours à la juxtaposition où se confondent l’énoncé d’un fait et son propre
commentaire, en quelque sorte se trouvent exposés, sous un éclairage direct, les segments de la phrase ostensiblement privée de ponctuation, par souci de clarté, de légèreté, afin de mettre
en relief son articulation subtile.
Annie Salager reste capable d’enthousiasmes devant le moment présent – à bord d’un train TGV – les retrouvailles sous un ciel provençal - mais se transporte aussi, en surmontant sa sensibilité,
dans sa propre fantasmagorie, dans ses aspirations effusives - coup de foudre – conscience du néant -, et dans sa mythologie personnelle. Plus explicite que l’accroche ou l’attaque,
la chute du poème dévoile le revers de la lumière et du « désir » - mots-clés pour forcer les serrures -, la face d’une médaille rutilante qu’on agiterait par défi devant le glas funèbre,
retournée fatalement comme on détord et considère le tortillon du ruban de Moebius trompeur avec son dehors et son dedans, « le poids du temps / réduit à rien », « l’instant du vivre tient en haleine ». Au-delà du tableau, que ce soit une marineou un instantané chatoyant pour les sens, subsistent le sentiment tragique obtenu par voyance, la conscience convaincue que la beauté précieuse reçue en guise de don fugitif
précède le viatique du « grand sommeil ».
Le poème, aussi achevé soit-il, assemble des fragments disposés selon les formules d’une litanie profane, d’une liste de désillusions – le pèlerinage dans les îles miniatures - ;de
déceptions devant les détails incongrus (« je n’ai rien
reconnu ») dressés contre les enchantements enivrants
et dansants de la mémoire (« je n’ai rien reconnu… où
nous avions habité ni le port… ni l’odeur des journées / les masses d’air avaient pesé / dispersé les vagues… les a/ mours dans / les montagnes violettes de
pins » …
Chaque mot « lumière » « voie » etc. est volontaire, exhibé à l’éclat de son prix, à sa rareté exceptionnelle, puis repoussé dans un même élan et laisse grincer avec une évidence affligeante le
repentir, la rature rageuse ou – plus simplement - la neutralisation de ce mot vain dans ce qu’a d’inchoatif le métier d’écrivain– dans le sens « art » et « savoir faire ».
La démarche – moins démonstrative, plus gracieuse – est similaire à la brutalité des « tirs » de Nikki de Saint-Phalle sur des poches de peinture, soit pour traduire la violence du
monde américain, et son mode d’expression : la carabine. Soit pour exorciser ses démons intérieurs. En somme, la destruction matérielle correspond, non sans quelque paradoxe, à une volonté
et à une détermination d’exister. Du « je » lyrique, l’énonciation se délite ou assène par réaction, de manière impersonnelle, des définitions stratégiques destinées à la survie de l’être
: « comme un nageur de fond / il en poursuit le privilège et
le poème / désir sans cause ni objet / de ce qui ombre chaque mot… pâli d’elle… »
Voluptueuses et amères, les traversées compte tenu de la violence des éléments, selon un mouvement naturel des courants - saturation des nuages, trêve des intempéries, caprices du désir et du
temps, détours du vers. Le lecteur les connaît également, tantôt actif et mâle dans son activité, tantôt récepteur – émotionnellement parcouru - et féminin dans son plaisir aussi longtemps
que son penchant à admirer baisse la garde, et finit par se laisser conduire – séduire - en cours d’ouvrage. Lire répète et procure en simulacre l’acte d’aimer, le lecteur aime une œuvre,
caresse la rondeur d’une page, s’en laisse imprégné («
plénitude vide / au jardin d’Eden »). Se produit alors une
fusion des plaisirs et des imaginaires – un accord presque charnel - dans le rapprochement de deux mondes avec leurs affinités de culture – une suspension du temps qui n’est plus indiquée
par deux aiguilles remontées par l’unique fait d’un mouvement d’horlogerie, et se perpétue la dynamique physiologique relancée au signal des besoins vitaux.
La condamnation sans recours possible à une existence éphémère – la finitude humaine - rend plus aigus le sentiment d’incomplétude de tous ses rêves, les frustrations et l’envie obsédante de
découvertes, la jalousie de conserver la nue
propriété. Par exemple, de ne pas avoir trouvé la
conjugaison à l’infinitif du mot « azur ». où «j’aime tomber
mais dans les roses… où aurai-je aimé vivre… dans l’air la canopée / au milieu des poissons colorés… où juste un vivre de lumière j’aurais aimé ». La ronde des souhaits et des générations donne sa cadence comme une manie dans l’étymologie
grecque et l’utilisation clinique du mot « folie, démence, état de fureur ».
La partie intitulée « sphère souffle relais » marque une rupture dans l’intonème, les digues cèdent, les thèmes familiers de l’auteure jaillissent, brassent des volumes de dictionnaire et de
modalités énonciatives déjà éprouvées – le court récit de « éthique météo » qui raconte l’adoption d’un nuage –. Nous avons là un abécédaire d’Annie Salager, un abécédaire de mots fétiches débité
dans la fougue et la nostalgie des objets et des curiosités savantes qui l’ont toujours nourrie. La page n’est plus assez large pour contenir les sinuosités de sa phrase redevenue complexe, le
verbe posté en avant-garde, antéposé bien entendu. La terre matricielle n’est plus suffisante pour exécuter toutes ses aspirations – injonctions – et la terre se regimbe, très mythologiquement -
écologiquement verte – sincèrement aimée en tant que domicile avec ses arbres, ses forêts, ses prés, ses oiseaux, ses lézards intrus – la terre Gaïa tient à peu près ce discours : «
Je suis l’eaudit la terre / à ma danse indéchiffrable … vous avez préféré le violence du temps».
Avec Travaux de lumière, Annie Salager se situe – au risque de se répéter, pourquoi ne pas rabâcher hormis pour le plaisir d’entendre dégrippés les
mécanismes de la vieille dialectique ? - dans le camp du vivant, elle aime la terre qui lui a inculqué ses valeurs, une disposition têtue au bonheur, un art de vivre, une pratique des
sports – natation, alpinisme, ski (cf . le très beau poème « Blanche neige » -: « on voit bien
qu’évoluer sur la neige répond à un rêve… »), et des exercices de sagesse. C’est cet amour
- amour propre, aimer humblement le corps de l’autre et le sien - et cet enseignement qu’elle transmet avec un optimisme et une santé jamais pris en défaut dans la dernière
partie « Dépaysages ».
L’intitulé rappelle le néologisme « dilectures » rencontré chez Guy Goffette : l’esthétique avouée soutient la beauté du mouvement, de la transmission entre générations, de la variété des espèces
végétales et humaines, la souplesse d’esprit contre la paresse des préjugés, la nécessité de rester dispos. Serein face à la « grande énigme ». Pourtant pointent les troubles du temps séculier et
l’uniforme vulgarité combattue d’une époque, au demeurant, riche en promesse de connaissances
« la mer sans appui invente des ailes… il pleut du rêve / ou rêvé-je ma vie».
Au fil des années, l’auteur a mené de front la plupart des genres littéraires et cerné les finesses de la traduction en faisant connaître – parfois en écrivant en espagnol, pour se renouveler –
en imposant dans notre pays des écrivains espagnols de première importance. Annie Salager dont les éditions Aspect ont suivi à distance, depuis leur réimpression de
Les dieux manquent de tout, son œuvre – sa geste héroïque et chaleureuse - mérite beaucoup mieux qu’un silence hypocrite étouffant sa création, surtout pas, ces réactions embarrassés ou cet
étonnement d’ignorants à l’énoncé de son nom en matière de poésie contemporaine. Arrivée à maturité, Annie Salager prouve encore qu’elle ne s’est jamais trompée de route, qu’elle fraye son
chemin dans l’écriture en le débroussaillant, infatigable au quotidien et inspirée à travers ses « travaux ». Et qu’elle déploie constamment ses efforts pour en aménager les accotements et nous
protéger contre le vide.