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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 11:48

Un article d'Alain Gnemmi

 

Anthologie de la poésie acadienne

de Serge Oatrice Thibodeau, éd. Perce-Neige 2009

 

Les éditions Perce-neige présentent 50 poètes du Nouveau-Brunswick et des provinces du Canada, qui composent les 350 000 francophones d’Acadie – sans oublier ceux de la diaspora installés aux Etats-Unis d’Amérique et en Europe. De nombreuses variantes du français se pratiquent dans cette province, de même qu’en Nouvelle-Ecosse. Le parler peut faire obstacle, différent du français québécois. La production littéraire des générations de l’Acadie permet, en quelque sorte, de voyager dans l’imaginaire et de squatter l’expérience vécue de cousins éloignés.

Dès le XIXe siècle, la poésie conserve en mémoire les revers de l’armée et de la flotte anglaises sur la falaise atlantique. Plus récente, l’œuvre en vers libre de Léonard Forest, Le pommier d’août, datée de 2001. Dans une langue directe, Léonard Forest, cinéaste précurseur, donne quelques clés de la parole communautaire. L’hiver « saison d’un peuple qui sait l’hiver » pousse au retranchement en province, dans l’échange d’une intériorité commune. Les ancêtres doivent avoir leur place près des vivants. Les vents du large, favorables aux voyages, soutiennent « les attentes (des) chansons d’hier ».

 

 Après-guerre.

Annick Perot-Bishop évoque Terre-Neuve du Labrador et le pianiste Glenn Gould. Raymond Guy Leblanc, le père de la poésie acadienne contemporaine avec Archives de la présence, dénonce la résignation devant la rigidité sociale et considère la religiosité comme une impasse identitaire, Ce qu’il appelle « un cri de terre » est repris par Gérard Leblanc. Ce dernier, un des fondateurs des éditions Perce-neige dans les années 90, revendique son statut de « chiac », hybride franco-anglais. Il entraîne la génération urbaine itinérante entre Moncton et New York. Parolier de musique rock, amateur de Rimbaud et de Bob Dylan, proche du milieu artistique, il rêve des villes lointaines du monde, « au volant de ma machine à écrire », en écoutant la radio. Entre chômage et mescaline, Gérard Leblanc déclare que « la ville est une conséquence extrême de mon désir », et retient dans la poésie la possibilité d’évasion : « nous emporterons dans la langue / les mots ramassés en chemin / nous poserons les mots d’ici / sur tout ce que nous toucherons », « nous parlons comme des anges en transit ».

 

Un sentiment antireligieux inspire les poèmes d’Herménégilde Chiasson et de Hélène Herbec, tous deux de la même génération. Un peu plus jeune, la poétesse Dyane Léger avec un titre évocateur, Comme un boxeur dans une cathédrale (1996) :

 

« Vivre. Ecrire.

Faire le point. Poursuivre.

Tout détruire pour tout recommencer

Parce que rendue là où j’en suis

Je n’aime plus tellement l’histoire anyway ».

 

L’ambiguïté linguistique de l’Acadien est au cœur du débat dans Les cent

lignes de notre américanité signé par France Daigle, romancière :

 

« Ecriture et américanité, ou

terre maternelle langue maternelle, ou

les cent lignes de notre américanité, ou

It’s not easy bein green

… Vivre sur le bord de l’assimilation (voir précipice, falaise)

comme d’autres la folie dangereuse (la corde raide)

la qualité indiscutable de nos palpitations

tous les funambules ne sont pas pitoyables ou malheureux

tout de même. »

 

 

Beaucoup de poèmes qui conservent la spontanéité d’un premier jet, élaborent leur prise de parole sous l’impulsion rythmique du moment, après avoir choisi un interlocuteur et ébauché une bilan autobiographique, chez Jean-Philippe Raîche, préfacier de l’anthologie, quadragénaire résidant à Paris, poète, (« Je vous écris du bout du monde/ tous ces naufrages qui appellent / ce qu’il reste du jour / ce que nous ne pourrons plus nommer »), ou chez Eric Cormier, scénariste de cinéma, auteur de Coda (2003), (« je suis devenu / une terrasse / en pleine pluie de mai / pendant la canicule de juin/ où les gens s’approchent pour jaser / ne sachant pas que je garde tout d’eux »).

La poésie contemporaine a adopté la performance, ou monologue d’effets acoustiques, qui est le contraire du lyrisme ; un genre par définition extraverti, en osmose avec le public. C’est un procès de la poésie écrite et des ressources imagières, une dépossession de l’intériorité. Les poètes acadiens sont liés aux métiers du spectacle, de la télévision et de la radio, acteurs, paroliers et interprètes de chanson. L’humour n’est pas absent des recueils de Paul Bossé, acteur de théâtre, scénariste de cinéma, dans Un cendrier plein d’ancêtres (2001), « Mes ancêtres / communiquent avec mes os / en tapant T-G-A-C / sur mon code génétique… assez devient / encens / encens devient / cendrier /… Dans les cendres / de mon avenir / les ingrédients / moléculaires de ma recette… » .

L’anthologie est présentée par Serge Patrice Thibodeau, essayiste, directeur littéraire des éditions Perce-neige, poète. Au total, un ouvrage à chaudement recommander. Riche en talents prometteurs, même si aucun ne se préoccupe de construire une œuvre, de chausser les pantoufles de la théorie littéraire, et de se comparer - pour l’instant – aux grands poètes québécois, Gaston Miron, ou Paul-Marie Lapointe.

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Published by michel-dani alain - dans lecture-critique
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