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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 11:36

 Un article d'Alain Gnemmi

 

 

L’Enigme du retour

 

Dany Laferrière, éd. Grasset

 

« Quand on débarque dans cette ville, située au bord d’une mer turquoise… on se demande combien de temps cela prendra pour tourner au cauchemar. »

 

Le retour au pays raconté comme un grand reportage dans un journal de presse et une autobiographie, avec des anecdotes emboîtées un grand nombre de personnages truculents (galeriste, chauffeur de taxii, caméraman filmant les Haïtiens depuis des années). La réussite de Dany Laferrière parvient à combiner plusieurs démarches qui transforment la prose en une disposition en strophes à la manière de Blaise Cendrars .

 

Entre le deuil de son père, Windsor Klébert Laferrière, ancien maire de Port-au-Prince, et son arrivée dans la ville natale, après 33 années d’expatriation. Dany Laferrière, journaliste, romancier, réussit un tour de force, dans un genre littéraire commercial où l’expérimentation est rare. Homme cultivé, amateur de peinture, il aime la poésie ; ses lectures, variées et anciennes, de Davertige à Aimé Césaire, et Apollinaire en particulier, nourrissent sa conversation avec un romancier, Gary Victor, et des artistes haïtiens de Saint-Soleil, Frankétienne, rencontré dans son atelier.

 

Le roman poétise et narre au quotidien les épisodes du retour, finalement plus supportable que le suicide – l’expatriation est une volonté de survivre. On disperse les souvenirs associes aux lieux violents où on a passé son enfance, dans une capitale peuplée de 2,5 millions d’habitants où « … tout se vit en direct / même la mort qui peut arriver / à tout moment ». Laferrière réagit à une réadaptation pénible, en provoquant les témoignages et enquêtes après la chute des Duvalier, fort d’une expérience acquise dans son métier de reporter. Il écrit sans cesse, visite sa mère en compagnie de sa sœur, interroge les disciples de son père – communisant d’un grand charisme - en leur apprenant la nouvelle de sa mort, prend le temps, en courts chapitres, d’observer et de rédiger ses impressions.

 

Dans la région de Baradères, qui est le berceau familial, ses compatriotes paraissent un peuple étranger exclu de l’Etat-civil - et sans doute, non imposable. Laferrière, en ethnologue, relativise la place de l’administration dans le chaos national et donne un éclairage nouveau sur la dictature.

 

Près de lui, un exemplaire du chef-d’œuvre d’Aimé Césaire toujours à découvrir : il le parcourt pendant la sieste dans sa chambre d’hôtel de Pétionville où il a dû s’installer comme n’importe quel touriste. Relecture profitable. Mais sa condition d’apatride se passe de modèle. Laferrière possède une forte personnalité, convaincu de sa démarche, et n’est pas à la recherche de son image.

 

Dire qu’il s’agit d’un roman comme un autre serait réduire l’aspect documentaire de première main sur une île médiatisée depuis 2010. Plus qu’un récit coloré, construit en souvenir du père, il s’agit d’une redécouverte d’un « enfant du pays « sur des routes peu carrossables, où il s’expose. Certains trouveront des raisons d’admirer Laferrière, écrivain à succès, qui jouit d’un grand crédit auprès du public.

 

D’autres retiendront son moyen ingénieux de décomposer la phrase, de la régénérer dans des strophes orientant le regard vers une sorte de sagesse, et de donner concrètement la jouissance de l’instant présent.

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Published by michel-dani alain - dans lecture-critique
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