Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

5 février 2010 5 05 /02 /février /2010 23:02
 “Il faut aiguiser nos crayons au bout de nos souliers
Pourquoi Serge Pey bénéficie-t-il d’une audience entière auprès d’happy few ou d’aficionados ? C’est parce qu’il consulte les aïeux en tapant du pied sur la terre : zapateado ou danseur de flamenco ? Le martèlement “c’est le remuement des viscères qui réveille le dieu qui sommeille.” Son bâton voltige entre les fragilités stratosphériques et fractures tectoniques, il aimante l’éclair, la pluie, frappe trois coups avant sa représentation ravageuse du big-bang. Un protocole impressionnant, un reste de l’ancien culte dionysiaque. Pourquoi danse-t-il sur place, comme un derviche soufi, malgré sa carrure de propriétaire et d’éleveur de taureaux ? C’est parce qu’il garde une attirance pour les rituels de la tauromachie, l’art de l’esquive est partie prenante d’un combat sacrificiel. S’il écrase des tomates sous ses semelles ; s’il brûle au chalumeau un bouquet de roses fraîchement acheté en magasin ; s’il martèle du pied sa déclamation, c’est autant pour rappeler ses origines espagnoles que pour montrer l’importance du corps forclos dans la poésie contemporaine. “je ne peux imaginer une langue sans l’histoire du peuple qui m’a fait naître.”

 La poésie ne se limite pas plus au tracé des lettres sur une feuille de papier qu’aux manipulations machinales d’un infographiste sur son clavier d’ordinateur. Il emprunte des symboles concrets à travers les tomates et les roses, nourrissantes pour le peuple et le poète, et aussitôt son implication physique impose le silence ; on est vite emporté par sa liturgie, même si on n’en comprend pas tout à fait le “mystère” et les bases ésotériques. Sous l’influence de la beat génération et de Jérôme Rothenberg, auteur de l’anthologie Les techniciens du sacré, Serge Pey oblige à prendre conscience de la tradition chamanique dans la poésie “première ou primitive”. Le poème, déclare Jérôme Rothenberg, est “le récit d’une expérience dans l’abolition de soi... passage dans la trame d’une langue et d’un temps suspendu.” Les poèmes liés au sacré sont des scénarios pour rituels. Serge Pey a toujours composé des textes dans l’intention d’en donner un spectacle. Performance, opéra-flamenco, les Aiguiseurs de Couteaux, la Marche de la Poésie censurée : “le peuple n’a plus d’endroit où se parler, où faire la fête, où créer, ou inventer sa démocratie. Nous sommes parqués dans des espaces de pensée imbécile...”

Ce qui frappe chez le poète considérant son oeuvre comme “un travail de pauvre” , c’est le soin qu'il apporte dans la préparation d’un recueil en voie de publication. C’est la densité du poème soumis à la lecture, sa fulgurance, son souci de construire. Le livre de l’Aleph au Tav “nous consolera du travail gauche et droit / celui de nos mains”. Le concepteur devient le coéquipier dans un partage d’expériences avec un éditeur. Qu’il s’agisse de La mère du cercle pour la revue Travers de Philippe Marchal à Fougerolles en 1994 ou de Si on veut libérer les vivants... en collaboration avec Richard Meier, responsable de Voix éditions (2000). Un livre de Serge Pey abonde en échanges épistolaires, entretiens, nouvelles, dessins, photographies, poèmes de circonstance : ainsi, l’ode aux déterrés de Carpentras : “Aujourd’hui ma patrie / est dans un cimetière juif / d’Europe / et je parle avec un vieil homme / qui ramasse son corps / pour mourir / une deuxième fois”.

Serge Pey n’échappe pas à la règle de l’artiste fasciné par sa trace publiée et intervient plastiquement dans chacun de ses ouvrages qu’il hausse à la dimension d’un livre (ou objet ) d’art. Tout artiste complet est fasciné par sa trace enregistrée. Serge Pey intervient dans ses cédés, véritables compositions musicales. La plus inattendue est Le complexe de la viande, entre theremin et guitares électriques de Dominique Répécaud et Laurent Dailleau au festival de Musique Action de Vandœuvre en 1984. Les musiciens, solidaires du manifeste contre “la bureaucratisation de l’art”, accomplissent un acte sacrilège de manducation, sans renier leur propre univers fortement référencé qui tient des sirènes d’alerte, du vol en plein bombardement de météorites ou du retour du flammes : “Un homme a caché dans sa bouche l’éloignement d’une fleur / et a mangé la chose de la fleur / je te dis de cacher la chose / et de manger seulement l’éloignement de la rose / je te dis de faire un repas de pierre et de fleurs / et de t’enfoncer dans l’œuf qui n’a rien à dire”
On est loin d’un simple enregistrement de la voix comme dans L’enfant archéologue, un de ses premiers essais de psalmodie. Et plus proche de Nous sommes cernés par des cibles, disque d’Agit-prop, collage d’actualités sonores en symbiose avec André Minvielle, jadis “cantaire” pour repas de famille, désormais “grand cuisinier des musiques du monde et des humbles qui ne savent pas qu’ils savent chanter”.

texte paru dans la revue/anthologie "carnavalesques 3" édité par les éditions ASPECT de NANCY
en vente en librairie et chez l'éditeur

Partager cet article

Repost 0
Published by michel-dani alain - dans nancy.aspect.editions
commenter cet article

commentaires

Pluto DINGO 17/02/2010 07:08


Besoin d'un fou rire ? http://www.fous-rires.com