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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 18:27

 

  Extrait :
                                 « Qu’il s’agisse du plaisir textuel ou du plaisir sexuel, de la jouissance du texte ou de la jouissance homosexuelle,
                                  Barthes, et qu’importe le penchant qui le travaillait, a réussi à fonder une théorie qui explique pourquoi on salive    
                                  pour un texte autant que pour un repas délicieux ou un corps excitant. »

                                                         Fatima EL BOUANANI


                                 

                                  
Roland Barthes in self



Le plaisir du texte, collection Tel Quel, éditions du Seuil
 

Très courtisé dans le milieu enseignant (parce que très court), l’ouvrage de Barthes fait partie de la bibliothèque de l’homme cultivé, au même titre que  les Variétés de Paul Valéry et… Charles Dantzig.
La lecture ludique répare le châtiment infligé à la tour de Babel et réconcilie les langues de l’humanité qu’elle brasse, hybride, masse en vrac  dans un  large soulèvement comme dans une laverie dyonisiaque, hors de toute idéologie. Barthes écrit : »
Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, c’est qu’ils ont été écrits dans le plaisir. » Plaisir, la mèche qui met le feu quand on a craqué une allumette. Barthes écrit par bribes, aphorismes, feux d’artifice, mouches de mondaine au coin de la bouche, dans une totale liberté d’esprit et d’écriture. Se donne le droit d’un érudit, d’un libertinage littéraire et réflexif, bien différent de la rigueur plus ou moins scientifique, sémiologique, reconnue dans les Mythologies pour une part évidente calquées sur Lévy-Strauss.
 
Barthes parle d’infralangage et vise la « science des jouissance du langage, son kama sutra », cite Sollers, Sade, Sarduy. Passant du coq à l’âne par esprit de l’escalier, il ravage la professeure de français en collège qui lit en cachette pendant les cours et lui concède  la liberté de lire à son rythme les classiques de la littérature, de gratter la dorure qui s’écaille, de vagabonder à sa guise, les jambes croisées sous le bureau, dans Tolstoï et Proust. Ce qu’il qualifie de « plaisir » se ramène en quelque sorte à la « paresse de lire ». En effet, les auteurs trônant dans la bibliothèque personnelle ont pris quelques rides. Et demandent de savourer « le feuilleté » : «
Lisez tout de Zola, le le livre vous tombera des mains. » Barthes, dans une sorte d’autobiographie en creux, - prolongeant le petit volume des Ecrivains par eux-mêmes (édition du Seuil) - invite à prendre conscience de l’éthique du lecteur (à son insu nietzschéen)  au détriment du dolorisme et de l’acharnement naturalistes. Ce qu’il dit pour un roman s’applique à un poème ou à un recueil. Ou au sexe. La culture est un usufruit, chacun en fait ce qu’il lui plaît afin de rendre sa lecture personnelle confortable, révélant ainsi ses valeurs en s’y projetant et en les détruisant. Barthes semble avoir été marqué autant par la psychanalyse que par la linguistique, par Derrida et inévitablement par Deleuze, Guattari, anti-psychiatre, il va jusqu’à envisager la société des Amis du texte, utopie pour ainsi dire caduque à l’ère d’internet, des multimédias où l’écran est pulvérisé par les messages, les textes informatifs et conjoncturels, bouclés dans la précipitation avec correction orthographique instantanée : « j’aime le texte parce qu’il est cet espace rare de langage, duquel toute « scène » (au sens ménager du, conjugal du terme), toute logomachie est absente ; le texte n’est jamais un « dialogue »..
 
L’ouvrage cristallise quelques formules aujourd’hui indépassables ; Barthes synthétise le savoir de son époque avec élégance, dans un perpétuel jaillissement de « formules » justes  - un peu rustres - et de « recettes », dégage l’éthique de l’écrivant et du lecteur. Quand verra-t-on la critique de la sémiologique et du socle épistémologique contemporain ? Un effort pour renverser les présupposés attachés à la gauche et à la droite françaises. Le plaisir du texte, élégant, bien français, s’inscrit dans la sillage de
La littérature à l’estomac de Julien Gracq ou de Les fleurs de Tarbes de Jean Paulhan (lequel, ayant vécu à Madagascar, n’eut pas toujours,  plus tard à la tête de la NRF, des rapports sereins avec Antonin Artaud). C’est vrai que Frédéric Beigbeder n’arrive pas à la cheville de ces essayistes passés, au brio incontestable, avec sa tentative taxinomique de proposer ses choix de romans préférés, après la bibliothèque idéale de Bernard Pivot et du mensuel Lire…  plus respectable était le tableau des cent meilleures œuvres de la littérature française, sud-américaine, policière, etc. réédité en collection Omnibus.
 
Pour Barthes, ce qu’on nomme l’ennui n’est pas précisément l’ennui (de Moravia) dont il se gargarise : «  …
il n’y a pas d’ennui sincère… L’ennui n’est pas loin de la jouissance : il est la jouissance vue des rives du plaisir. »  Phrase ambiguë. Définition de philosophe, de japonisant ou de spécialiste de l’Orient, comme Simon Leys pour la Chine, René de Ceccaty, critique des grands classiques Japonais, ou Jean-Charles Depaule pour les poètes Palestiens, Lawrence ou Tahar Békri ?
Après une citation commentée de Flaubert, Barthes enchaîne avec :
« Le texte est un objet fétiche et ce fétiche me désire… nous sommes tous pris dans la vérité des langages/…./ entrainés dans la formidable rivalité qui règle leur voisinage… »  René. L. Louis publié par Aspect semble correspondre à ce type de « texte autocratique » décroché de l’idéologique et secrétant cependant dans son ombre une forme d’idéologie, d’autant plus que sympathisant des Jeunesse communiste, il a constamment flirté avec Aragon,  Jean Cayrol, Paul Claudel ou Saint-John Perse, deux auteurs antonymes en apparence, deux ou trois gros bonnets de la poésie. Il en va de même avec Jude Stefan, les poètes de la revue l’Ephémère ou côté Seuil, Denis Roche.
 
Nous vivons une période de résilience littéraire, pourrait-on écrire (sans être lu).
Le texte est cette « terra incognita » après la décolonisation et le renversement de Laurent Gbagbo avec le soutien logistique de Sarkozy. Il faut être libertaire, comme André Robèr et Carpanin Marimoutou ou jardiner.
 
L’erreur serait de considérer le texte comme homogène. Barthes pour s’en expliquer recourt à
la science – ou la pseudo-science de Lacan –invoque Bachelard, la sociologue de façon évasive, recrute les grands savants, penseurs et sages arabes,  dans une bouillie parfois indigeste, malgré sa saveur, soucieux de terrasser son lecteur à travers ses redites, raccourcis, références. Car en tant qu’enseignant au Collège de France il pouvait à loisir s’instruire, combler ses lacunes, savoir  incomplet sur ses fragiles acquis  au sanatorium - ses fondamentaux - pour se faire entendre de son  auditoire de spectateurs qui prenaient des notes, stupidement,  comme à l’université. Son discours cherche à surprendre dans chaque page, varie l’angle d’attaque, procède par un début de phrase percutant, - finalement son avantage est de côtoyer la littérature en se gardant d’en parler comme un taxidermiste décrit techniquement – dans la distanciation brechtienne - les «étapes de « l’empaillement » d’un ocelot ou d’un lamantin.
Le Plaisir du texte (publié en 1973) est à redécouvrir comme un documentaire sur une période de sécrétion des savoirs (Marx, Freud et Lévi-Strauss, Foucault, Deleuze), de grande curiosité  - d’excitation hédoniste - et de plaisir, qu’on n’a pas retrouvée depuis avec la critique génétique, la culture numérique, la vulgarisation de Michel Onfray et de l’Université populaire de Caen.
L’œuvre de Deleuze et Guattari, autrement plus stimulante, représente le nerf de la guerre de ces écrivains de poésie action, admirateurs de John Cage et de John Giorno, le survivant de la beat génération domicilié à New York. Jean-Louis Houchard , Christophe Fiat, Jean-Pierre Bobillot ne se séparent jamais de leur exemplaire de Mille Plateaux publié aux éditions de Minuit.
 
Alain Gnemmi
 

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Published by michel-dani alain
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