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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 16:02

un article d' Alain Gnemmi

 

Les pierres du temps

Tahar Ben Jelloun,

 

coll. Points, éd. Du Seuil 2007

 

 

 

Tahar Ben Jelloun, médiatisé depuis le Goncourt 1987, est connu pour ses romans et essais, malgré quarante-cinq années de poésie. Le recueil rassemble des démarches très variées, en 5 sections : « Clair-obscur », « Les pierres du temps », « Le retour de Moha », « Fès Trente poèmes », « Cinq poèmes sur la peinture de James Brown ».

La passion du Maroc se partage en focalisant les paysages et les habitants. Travail d’illustrateur et de conteur, en collaboration avec un peintre, un photographe, dans un monde à lumière variable. Occasion aussi de défendre une position devant ceux estimant les écrivains maghrébins condamnés à n’écrire que des autobiographies.

 

Le récit de vie fonde une œuvre, mais décape surtout les souvenirs d’enfance trompés par les jeux de miroir et annonce un imaginaire tourné vers le présent. On retient que la mémoire ne meurt pas tout à fait dans l’attachement à Fès, ville des origines rescapée des erreurs de l’Histoire et d’une prétention à servir de modèle oriental, en concurrence avec Petra ou Babylone. Son charme exceptionnel frappe les voyageurs du monde entier grimpés sur ses terrasses, égarés dans ses jardins et marchés, impatients de photographier les tanneurs, les vendeurs du marché des épices, - ou les visiteurs du palais d’Idris 1er -. Seule la jeunesse aujourd’hui reste insouciante devant la beauté de cette dame légendaire encore bien alerte et pourvue de raison.

 

Tahar Ben Jelloun se promène entre nostalgie et agacement, tendresse et éloignement, dans une sensibilité pendulaire. Par besoin d’espaces il préfère le Tanger de son adolescence ouvert sur la mer, et retourne d’autres pierres, dans le cimetière jouxtant un village. Le poème dans sa disposition typographique emploie indistinctement le verset (« Enfance éphémère ») ou le vers libre, pièce courte d’une dizaine de lignes, semblable à un conte, parabole sur des acteurs modestes, occupés à leur tâche ou distraits par l’attente de la pluie.

Le vocabulaire pictural est nécessaire dans les passages descriptifs parce que le regard possède quelque chose de tactile, qu’il intervient sur le motif, dépassant le sentiment de beauté immédiate, dont il retient un détail, une couleur, qu’il traduit en mots, et endigue ainsi le désordre des impressions. La langue française adoptée au prix d’un renoncement aux symboles de l’arabe dialectal ne renvoie pas à une forme d’exil supplémentaire, contribue, plutôt qu’elle dessert, dans la volonté de cerner l’identité des autres. L’écrivain veut se débarrasser de son visage et acquérir la liberté de dire avec distance comme le personnage porte-parole de son roman, Moha le fou, Moha le sage : »Je peux tout dire. C’est le besoin de parler pour ne pas étouffer / Pour continuer à voir et à transmettre ». D’un ton plus direct, le monologue facilite la transmission des épreuves rencontrées et le recentrage sur des valeurs en très petit nombre, essentielles, données par un corps rompu, paradoxalement mort et en état de témoigner. Le rire supplée le cri de douleur et apaise celui qui a conservé, à travers les épreuves, le don de la parole.

Le détachement de Moha résigné et fasciné devant le secret du désert, « un livre jamais écrit », n’empêche pas de rappeler la solidarité avec les manœuvres de « l’arrivage » tombés dans l’anonymat des cités du Nord, par-delà la Méditerranée où les femmes portent toujours leur part de deuil et de mauvais rêves, et le poète – Jean Sénac – « un arbre / grand, très haut, qui se penche sur l’été pour veiller la mer ».

 

1.visages, lieux d’ombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le discours du chameau suivi de Jénine

Tahar Ben Jelloun,

  coll. Points, éd. Du Seuil

 

 

Un poème ne console pas de leur misère les immigrés en banlieue, villageois du mont-Sinaï, victimes du nettoyage des camps palestiniens. Pourtant le recueil puise dans le silence et l’exode des réfugiés en leur prêtant une voix (« je n’écris pas pour eux mais en et avec eux. Je me jette dans le cortège de leur aliénation ».). Romancier, essayiste, poète, Tahar Ben Jelloun collecte et réécrit leurs témoignages, geste créateur remarqué dès son premier recueil Hommes sous linceul de silence.

Le parti des « défaits » demande des accents individuels de provocation et de révolte (cf. « Attends voir »). Le Maroc entre Fès et Tanger, après l’expatriation, garde cependant un visage humain. Le pays natal marqué par la corruption sur lequel seul le temps paraît lâcher prise, empreint de beauté, reste toujours photogénique.

 

Sur leur dimension militante, on peut dire que les textes rappellent des événements et noms évoqués dans les médias, quand ils occupaient l’actualité ; massacre du village de Deir Yassin, destruction de la Trouée de Rafah, déportation de la population arabe, guerre « civile » au Liban. Leur écriture liée à un acte de dénonciation sociale relève avant tout d’une démarche autobiographique, et cherche par la violence une identité à inscrire dans ce que les mots ont de mouvant et d’incertain.

En cinq-cents pages, le livre rassemble des poèmes de circonstance, légendes d’albums photos, hommages à Jean Genet, au poète Mahmoud Darwich, au photographe Boubat. Célébrations de Paris, de Marseille, de Maurice. Tahar Ben Jelloun déploie son énergie sans cesse en éveil à travers son habitude de tenir des carnets de voyage, même dans un lieu aussi fréquenté et impropre à la concentration qu’un aéroport.

 

Peu porté sur les confidences, Tahar Ben Jelloun ne conçoit pas la poésie comme une source d’épanchement. S’il se livre au détour d’une phrase, en quelques renseignements biographiques, c’est afin de produire le matériau du poème, dans la migration de la langue qui n’a pas de départ (« je suis né dans une petite ruelle de la médina de Fès – aujourd’hui détruite »). Plus productive de sens est la médiation d’un personnage allégorique, reprise du Goha consacré en Turquie et dans le Maghreb, de Moha, le double de l’auteur, ou d’un messager de la sagesse du désert, le chameau, qui permet de renouer avec l’oralité du conte et d’exploiter les possibilités de penser par images. Les définitions du poète et de la poésie sont autant d’occasions de recréer la parole d’un interprète. Le poète, dans sa double fonction de porte-parole et de relais mémoriel des conteurs, est effectivement le « passeur d’épices », le « migrant », le « passager de l’espèce ».

 

Tahar Ben Jelloun entretient le dialogue, opère la jonction entre cultures arabe et européenne. Son originalité est de les concilier et de nous aider à comprendre le patrimoine méditerranéen. Le monde actuel bouleversé, après les deux guerres, par les indépendances, les migrations et conflits territoriaux du Moyen-Orient, tourmente sa conscience. Mais en tant que francophone, le poète se considère aussi comme « l’hôte imprévisible de toutes les langues », et construit son discours suivant son propre fonctionnement. En conservant ses rêves brisés de l’enfance, il invite à le suivre dans son intériorité et ses intuitions souvent heureuses.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by michel-dani alain - dans lecture-critique
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