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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 14:18

Nous étions réunis ce matin à Radio-Déclic pour les troisième et quatrième volets d'une série d'émissions sur la poésie de langue française au Maghreb.

Série commencée avant que les événements viennent bouleverser le Monde arabo-musulman... et la vision que nous nous en faisions, gavés par les médias occidentaux d'images qu'il faut reconnaître comme aujourd'hui caduques.

 

En rentrant de Villey-le-Sec, surprise de découvrir sur l'adresse courrielle,  cet article paru dans l'Humanité.fr de notre ami Tahar Bekri, poète tunisien - et grand poète français, suivant notre définition de ce qu'est la poésie française - qui nous fait parvenir régulièrement les articles de presse le concernant, et notamment les interviews, toujours intéressants, qu'il donne au cours de ses voyages.

 

 

 

 

 

 

Tahar Bekri « N’oublions pas que notre révolution est partie des plus déshérités »

par Tahar Bekri, 
poète tunisien.

 

 

 «J’ai dû partir en exil en France et quitter la Tunisie en 1976. J’avais été arrêté en 1972 et jeté en prison en 1975. Depuis 1989, j’ai pu retourner régulièrement dans mon pays. Tout n’a pas commencé sous Ben Ali. Le mal vient de plus loin.

Le degré de maturité et d’intelligence du peuple tunisien durant cette révolution m’amène à penser que la culture y a joué un grand rôle. Les créateurs authentiques n’attendent pas les événements, ils les devancent. Cela dit, rien n’est idyllique. Au mois d’août dernier, j’ai reçu la liste de soixante-cinq personnalités qui avaient appelé à changer la Constitution afin que Ben Ali puisse se représenter pour la troisième fois. Parmi les signataires, il y avait de nombreux cinéastes, des comédiens, des écrivains… De même, aujourd’hui, beaucoup retournent leur veste. Sans vouloir appeler à la chasse aux sorcières, on peut ne pas oublier cette sentence d’Ismaël Kadaré :

“ Ceux qui étaient médiocres sous la dictature le resteront après.”

Pour moi, l’écrivain ne doit pas être un porte-drapeau, un rédacteur de manifeste. Il appartient à chaque écrivain de trouver son propre langage. Il est vrai que, dans les périodes les plus sombres, il en est qui savent déjouer l’enfermement. Leur parole a été saisie, leur message entendu. Aujourd’hui, avec Internet et les nouveaux médias, il serait stupide de continuer à croire que la censure va empêcher une œuvre d’être lue.

Parfois, y compris dans les régimes les plus répressifs, les politiques lâchent du lest. On l’a vu en Tunisie pour le théâtre. L’intensité des luttes chez les créateurs avait permis d’arracher quelques lambeaux du droit à l’expression. Quant à l’université, certains professeurs ont eu le courage d’enseigner des œuvres qui n’avaient pas l’heur de plaire au pouvoir. Je suis de cela. La société intellectuelle comme la société politique est une mosaïque avec ses contraintes, ses courages, ses lâchetés. Le mal arabe est profond. Après les indépendances, on a confisqué la liberté, trafiqué les élections. Les partis uniques sont devenus des partis-État. La corruption a gagné. Ce qui est arrivé devait arriver dès lors que l’insupportable a été atteint. Lorsqu’on considère la longévité au pouvoir des dirigeants des pays arabes, dont certains sont là depuis vingt ans, d’autres quarante, on ne peut qu’être atterré et révolté. La pratique de la gouvernance a suivi des mots d’ordre aberrants : le fait, par exemple, de nommer sa propre progéniture aux sommets de l’État, comme s’il s’agissait de dynasties, de monarchies. Et à côté de cela, les puissants faisaient main basse sur les richesses nationales. Les plus pauvres n’ont jamais profité de la croissance procurée par le pétrole, notamment.

Je veux rendre hommage aux femmes tunisiennes qui ont joué un rôle primordial dans cette révolution. Elles sont présentes depuis très longtemps, comme artistes, comme intellectuelles, comme ouvrières. Elles ont su profiter, à juste raison, de l’émancipation prévue par la loi. Leur rôle est essentiel dans la gestation des revendications et des luttes. Il n’y a pas eu que des intellectuelles. Je pense à ces milliers de magnifiques femmes du peuple ; je pense à la mère de Mohamed Bouazizi, ce jeune homme qui, en s’immolant, à donner le signal de la révolution ; je pense aux femmes des ouvriers de Gafsa... N’oublions jamais que notre révolution est partie des classes les plus déshéritées, entre autres des bassins miniers de Kasserine. Ces régions sont à l’écart du développement. »

 

                                                                                                 ****

 

Tahar Bekri est né en 1951 à Gabès en Tunisie. 
Il vit à Paris et enseigne à l’université de Nanterre. 
Dernier ouvrage paru, Salam Gaza, Elyzad, 2010.

 

Propos recuillis par M. S. parus dans l'Humanité.fr du 17 février 2011

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Published by michel-dani alain - dans DOCUMENTS
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