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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 20:10

 

un article de Yusuf Kadel

 

 

Intervention de Yusuf Kadel  dans le cadre de la conférence animée par le professeur Benjamin Beniamino à l’Université de Limoges sur la littérature mauricienne

 

 

 

 

 

 

 

Avant d’aborder la littérature mauricienne, les origines de la littérature mauricienne, essayons de situer, sur le plan historique et géographique, l’île Maurice ; préambule qui tiendra lieu de cadre à notre propos.

Maurice est une toute petite île du sud de l’océan Indien (mille huit cent soixante-cinq kilomètres carrés) : tracez une ligne verticale descendant de la pointe orientale de la péninsule arabique et une ligne horizontale partant de Madagascar vers l’est, et vous n’en serez pas loin... Des navigateurs arabes sont probablement les premiers à y accoster. L’île est en effet représentée dès 1502 sur une carte du Portugais Cantino sous un nom arabe : Dina Mozare, ce qui signifie « du levant », par opposition à l’île de la Réunion, appelée Dina Margabim, « du couchant », sur la même carte. Les Arabes ne s’installent toutefois sur aucune des deux îles, se contentant d’y faire relâche. Les premiers à s’établir à Maurice, baptisée ainsi pour l’occasion, sont les Hollandais, qui y demeurent de 1638 à 1710. Les raisons de leur départ ne sont pas certaines et les historiens en débattent aujourd’hui encore avec passion. Ce qui est certain, par contre, c’est ce qui incite les Français, en 1715, à s’approprier l’ancienne possession batave : contrer l’Anglais ! Et Maurice est aussitôt rebaptisée « Isle de France ». Comme cela, c’est clair. Et les Anglais reçoivent parfaitement le message. Ils n’accepteront jamais la présence française dans cette partie du monde, au beau milieu de la route des Indes. En 1810, ils décident d’en finir : c’est la bataille du Grand Port, dont la France sort miraculeusement victorieuse, la seule et unique victoire navale française de l’ère napoléonienne (elle est inscrite sur l’Arc de Triomphe, à Paris). Mais quelques mois plus tard, les Anglais débarquent en force au nord de l’île : il n’y a pratiquement pas de résistance. Et le 3 décembre, l’Isle de France retrouve son nom hollandais, Maurice, et devient officiellement une parcelle de l’empire britannique… Vingt-cinq ans plus tard, en 1835, l’esclavage est aboli. Pour remplacer les Noirs dans les champs de cannes à sucre, les cultivateurs ont recours à la main d’œuvre indienne, politique qui modifie de manière irrémédiable la démographie du pays ; les Indiens représentent aujourd’hui près de 70% de la population mauricienne… Et, enfin, le 12 mars 1968, après d’interminables tractations et le démantèlement de son territoire, l’île Maurice accède à l’indépendance.

Voilà pour l’histoire de Maurice. En très bref. L’histoire littéraire mauricienne, quant à elle, débute il y a un peu moins de deux siècles et demi, avec deux ouvrages signés Bernardin de Saint-Pierre : Voyage à l’Isle de France (1773) et, surtout, Paul et Virginie (1788). Mais Bernardin de Saint-Pierre n’étant pas un natif de Maurice, le rattachement de ces œuvres à la littérature mauricienne ne fait guère l’unanimité. La littérature de l’île commence véritablement avec un certain Tomi Pitot, qui publie à la fin du XVIIIe siècle une Réfutation du Voyage à l’Isle de France de Bernardin de Saint-Pierre. Il est intéressant de noter que les lettres mauriciennes en sont encore à leurs balbutiements qu’elles connaissent déjà leur première polémique. La littérature de l’île Maurice voit donc le jour dans la controverse, ce qui est, tout compte fait, d’excellent augure. Les voyageurs de cette époque dénoncent toutefois le manque d’intérêt des gens du cru pour les choses de l’esprit : ce sont essentiellement des hommes d’affaires, dans le sens le plus large du terme. L’imprimerie, dont l’introduction remonte à 1768, ne sert au début qu’à l’impression des publications officielles et de quelques gazettes. Mais la Révolution française va imposer le goût des débats d’idées et l’on assiste à la création de plusieurs cercles et sociétés littéraires, dont la « Table Ovale », où l’on se réunit pour discuter, déclamer des poèmes et faire ripaille.

Quelques années après la publication du livre de Tomi Pitot, au tout début du XIXe siècle, paraît un très singulier roman : Sidner ou les Dangers de l’imagination, de Barthélemy de Froberville, dont l’intrigue, en plus d’être inspirée du Werther de Goethe, est située à des lieues des rivages indianocéaniques. L’ouvrage, aujourd’hui encore régulièrement cité par les chercheurs, constitue, à n’en pas douter, le premier « classique » de la littérature mauricienne. Les années qui suivent verront toutefois les hommes de lettres mauriciens délaisser graduellement la prose pour se tourner vers la poésie. D’où le surnom de « pays des poètes » que l’île traîne toujours. Et qu’elle mérite plus que jamais (on y reviendra). Parmi les poètes mauriciens de cette période, on citera, entre autres, Hubert-Louis Loquet, Melchior Bourbon, Édouard Carié, Charles Castellan, François Chrestien, Léoville L’Homme et Robert-Edward Hart. L’Homme, issu de la communauté créole (créole signifiant métis à l’île Maurice), célèbre dans ses poèmes, à l’instar des poètes franco-mauriciens (des poètes blancs), l’héritage de la culture française. Une réaction, probablement, à la crainte qu’inspire le bouleversement de la démographie mauricienne à la suite de l’arrivée massive de travailleurs engagés indiens. Ses ouvrages les plus connus, particulièrement représentatifs de son temps, sont Pages en vers (1881), Poèmes païens et bibliques (1887), Poèmes épars (1921) et Poésies et poèmes (1926). Quant à Hart, il est considéré par beaucoup comme le plus grand des poètes mauriciens. Il lèguera à la postérité de nombreux recueils, dontLes Voix intimes (1922), L’Ombre étoilée (1924), Mer indienne (1926) etLe Poème de l’île Maurice (1933). Ses écrits, tantôt intimistes tantôt mystiques, imprègneront fortement les générations à venir.

Le roman mauricien, quoique dominé par la poésie, est loin d’être totalement absent du paysage littéraire mauricien de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. On citera Polyte (1926), de Savinien Mérédac, Au Pays de Paul et Virginie (1928), d’Arthur Martial, et Ameenah (1935), de Clément Charoux. Toutes ces œuvres ont en commun l’ambition de témoigner des tensions internes et des transformations de la société mauricienne. À titre d’exemple, dans son roman, Clément Charoux nous raconte l’histoire d’un amour impossible entre un chimiste franco-mauricien de l’industrie sucrière et une jeune travailleuse agricole indienne. On en imagine aisément les implications sociales et autres.

Ce qui rassemble tous ces auteurs, romanciers et poètes, c’est le choix de la langue française comme langue d’expression, traduction d’un attachement indéfectible à l’héritage culturel français. Dans une île Maurice administrée par les Britanniques, écrire en français revêt clairement pour tous ces auteurs une dimension militante. Hubert-Louis Lorquet, que l’on a évoqué, paiera ainsi très cher son Napoléon, épopée poétique en dix chants à la gloire de la France. Il sera, en effet, révoqué de son poste d’enseignant au Collège royal.

 

 

La littérature mauricienne de langue anglaise, il faut le reconnaître, n’a jamais vraiment pris son envol… Mais depuis l’indépendance de l’île, en 1968, se développe une littérature d’expression créole qui, à bien des égards, vaut le détour. L’emploi toujours croissant du créole par les hommes de lettres mauriciens revêt, comme l’emploi du français sous l’administration britannique, une dimension politique et militante certaine. La créole est, soulignons-le, la langue du petit peuple. Écrire en créole revient donc à écrire dans la langue des sans voix. Le plus connu des auteurs créolophones, Dev Virahsawmy, est d’ailleurs un des fondateurs du principal parti gauchiste mauricien.

L’indépendance confère indéniablement de l’élan au créole comme « langue littéraire », mais elle ne coupe pas pour autant les ailes au français. Bien que l’on assiste à un renouveau, voire un essor inédit, du roman mauricien francophone depuis une trentaine d’années (avec des auteurs tels que Marie-Thérèse Humbert, Carl de Souza, Shenaz Patel ou Amal Sewtohul), c’est encore et toujours les poètes qui occupent le haut du pavé. Alors, pourquoi cet attrait des littérateurs mauriciens pour la chose poétique ? Est-ce le climat, le soleil, le contexte tropical qui incitent à rêvasser et par la même à… rimailler ? Il est, très honnêtement, impossible de se prononcer. On ne peut que constater l’émergence à Maurice, ces dernières décennies, d’un nombre particulièrement important de poètes : Malcolm de Chazal, Raymond Chasle, Jean-Claude d’Avoine, Jean Fanchette, Édouard Maunick, Emmanuel Juste, etc. Parmi ceux-là, Chazal et Maunick se détachent incontestablement. Le premier a su, par son originalité, sa lucidité et sa fulgurance retenir l’attention, notamment, des surréalistes français, dont André Breton himself ; son appropriation du mythe de la Lémurie, entre autres, permet de le rattacher à Robert-Edward Hart. Sens Plastique (1948) et Petrusmok (1951) sont regardés comme ses ouvrages les plus marquants. Maunick, pour sa part, incarne mieux qu’aucun autre poète, d’hier ou d’aujourd’hui, le métissage culturel mauricien. Cet extrait de sa préface à son Anthologie personnelle en dit long sur sa sensibilité et sa démarche : « Sans cesse, ce besoin de parler, à la fois notre vice et notre vertu : nous sommes nés loin, dans des pays exigus, en terre étroite ; nos villes sont souvent sœurs, nos villages se confondent […]. Notre identité, forcément multiple, est davantage à entendre dans notre parler créole, qu’à lire, exprimée à travers des écritures aux alphabets pourtant fascinants. Plus peuple que race, nous additionnons nos fidélités à l’Orient, à l’Occident et à l’Afrique, pour fonder une symbiose, certes difficile, mais seule capable de nourrir notre quotidien, plus sûrement que le plat de riz, la rougaille de poisson salé ou la fricassée de lentilles rouges. Nos aïeux venaient tous de quelque part ; nous avons pour mission de continuer leur exil dans un lieu devenu pays natal. » – fin de citation – Il décroche en 1977, pour le plus emblématique de ses recueils, Ensoleillé vif, le prix Apollinaire (Goncourt de la poésie, dit-on).

Les autres poètes évoqués, bien que moins proéminents que Chazal et Maunick, méritent néanmoins que l’on s’y attarde : la poésie de Raymond Chasle, pour commencer, se caractérise par une grande audace formelle et, à ce titre, est souvent définie comme expérimentale. Le Rite et l’Extase, publié en Belgique en 1976, marque l’aboutissement de son parcours poétique. Ses autres recueils sont : Le Corailleur des limbes(1970), Vigiles irradiés (1973) et L’Alternance des solstices (1975) ; méconnu de son vivant, Jean-Claude d’Avoine est aujourd’hui considéré comme un des plus grands poètes de l’île. Il n’a pourtant jamais été édité, ni de son vivant ni depuis sa mort, intervenue en 1986. De son œuvre maîtresse, La Cité fondamentale, ne sont connus que les extraits publiés dans la revue L’Étoile et la Clef ; Jean Fanchette, co-fondateur (avec Anaïs Nin) de la prestigieuse revue Two Cities, compte également parmi les grandes voix mauriciennes de la fin du siècle dernier. L’Île équinoxe,publié en 1993 chez Stock, un an après sa mort, rassemble des extraits de ses différents recueils, dont Les Midis du sang (1955), Identité provisoire (1965) et Je m’appelle Sommeil (1977)…

S’agissant de la nouvelle génération de poètes mauriciens (entendons par là cette génération inconnue, ou quasiment inconnue, il y a une quinzaine d’années et qui est aujourd’hui incontournable), elle est constituée d’auteurs aussi nombreux qu’actifs. Citons, entre autres, Michel Ducasse, Alex Jacquin-Ng, Stefan Hart, Anil Gopal, Thierry Château, Umar Timol, Sylvestre Le Bon, Khal Torabully et Vinod Rughoonundhun… Si tous se connaissent et se retrouvent régulièrement autour de diverses entreprises littéraires, ils ne forment aucune « école », leurs pratiques poétiques se révélant, au contraire, complètement divergeantes. Que dire d’autre de cette nouvelle poésie mauricienne ? Citons un extrait de la préface d’Anil Dev Chiniah, chercheur indépendant, au dernier numéro de la revue de poésie Point barre (on y reviendra), justement consacré aux nouveaux poètes de l’île Maurice : « Peut-on brosser à grands traits un tableau de cette nouvelle génération de poètes ? Qu’ont-ils de commun ? Qu’est-ce qui les sépare les uns des autres ? Peut-on y déchiffrer une esthétique, une thématique, voire un art de langage ? Autant de questions à approfondir pour parvenir à une appréciation juste. / Dans une première approche, on pourrait tenter de caractériser cette poésie hétéroclite en empruntant allègrement la voie négative chère à une certaine école de pensée. Ainsi, il sera clair que ce n’est point une poésie nourrie de tragique. La veine épique qu’a su exploiter savamment naguère un Jean-Claude d’Avoine est aussi remarquablement absente. La révolte ou critique sociale, qui a fait les beaux jours d’une poésie militante et combative, fait également défaut. Quant à un registre métaphysique, on chercherait vainement les stances endolories sur le sentiment d’exil et l’état d’absence, qui ont dans un passé récent tant taraudé nos poètes. Alors, serions-nous en présence d’une poésie de rien sur rien ? En vérité, il est permis de postuler que toute poésie authentique – de ce fait loin du verbiage – vogue aussi sur un néant, porté par le rythme et le moulin du langage. / En fait, contrairement à des prédécesseurs plus enclins à chanter l’ailleurs (et notamment cette France mère des arts et de belles âmes), les poétiques ici étalées pour notre jouissance relèvent d’une volonté d’affirmation de soi et de présence au monde […] Sans doute se trouve-t-on enfin devant une poésie sans complexe, mais qui, loi du genre, se cherche toujours. Poésie dynamique, riche d’une diversité porteuse, prometteuse. » – fin de citation –

 

 

Les écrivains de tous pays font souvent leurs premières armes dans des revues littéraires et autres périodiques. On peut, sans exagérer, parler d’une réelle tradition mauricienne des revues... Est attribuée à une certaine Marie Leblanc, née en 1867, la création de pas moins de dix publications littéraires ou culturelles ; sa « carrière » s’étale sur plus de vingt-cinq ans, de 1890, date de la création de sa première revue, La semaine littéraire de l’île Maurice, à 1915, date de sa mort, survenue suite à l’explosion d’un réchaud à alcool. Le parcours de La Semaine littéraire de l’île Maurice, à parution hebdomadaire comme son nom l’indique, sera brutalement interrompue en 1892 par un cyclone, un des plus désastreux que Maurice ait jamais connu. Mais l’aventure du Soleil de juillet, revue annuelle fondée un an avant le cyclone et destinée à commémorer le 14 juillet, se poursuivra pendant vingt-quatre ans, jusqu’en 1915. Parmi les autres publications de Marie Leblanc, citons Les Roses de Noël, qui marquera vingt-deux ans durant les fêtes de fin d’année ; Port-Louis Théâtre et Port-Louis Mondain, revues consacrées aux pièces, opéras et opérettes au programme dans la capitale ; Victoria Review, Le Couronnement,Entente cordiale, The Empire Day et Rex Imperator, cinq publications dédiées à la famille royale anglaise et à l’amitié franco-britannique ; et La Nouvelle Revue historique et littéraire, mensuel articulé en deux cahiers, historique et littéraire. Chacune des revues publiées par Mlle Leblanc comporte entre vingt-huit et trente-quatre pages, dont huit à dix pages de publicité, et rassemble quatre à cinq poèmes originaux, deux à trois comptes ou nouvelles et une à deux pages d’histoire. Marie Leblanc sombrera dans l’oubli très rapidement après sa mort, mais sera ramenée au devant de la scène par un livre, sorti aux Éditions les Mascareignes en 2007 : Une Mauricienne d’Exception.

La durée de certaines publications de cette Mauricienne de fait exceptionnelle impose le respect, flirtant parfois, comme on l’a noté, allègrement avec le quart de siècle. Le record en matière de longévité est toutefois détenu par une revue qui ne doit rien à la courageuse demoiselle. Il s’agit de L’Essor ! Robert Furlong, chercheur indépendant, spécialiste de l’histoire littéraire de Maurice, en dit ceci, dans un article paru dans la deuxième livraison du… Nouvel Essor (traduction de la vaine tentative par l’Alliance française de ressusciter « l’ancien ») : « Au fil des ans, la revue L’Essor, qui parut de 1919 à 1959, a pris une dimension quasi mythique. Au point où la simple évocation de ce titre aujourd’hui provoque une sorte de recueillement instantané ponctué, parfois, d’un "Ah, oui… L’Essor !!!" avec tout ce qu’il faut d’admiration dans la voix pour être culturellement correct… » – fin de citation – Les trois cent vingt-trois livraisons de la revue bénéficieront du soutien de la grande majorité des plumes mauriciennes de l’époque. Organe du Cercle littéraire de Port-Louis, son rôle en tant que découvreuse de talents doit également être souligné. À partir de 1921, en effet, elle publie de façon régulière les textes des primés au concours du Cercle.

Bien avant L’Essor et les revues de Marie Leblanc, d’autres publications ont contribué aux beaux jours de la littérature mauricienne. Si certaines peuvent être considérées comme des revues culturelles d’autres sont purement littéraires. Trois d’entre elles, Le Créole et La Revue pittoresque, fondées en 1842, à parution hebdomadaire et mensuelle respectivement, et Le Piment, autre hebdomadaire, qui voit le jour en 1844, marqueront durablement l’histoire littéraire locale. Le Créolepubliera, sur une période de vingt-deux mois, en plus de nombreux auteurs locaux, quelques écrivains réunionnais, dont le célèbre Auguste Lacaussade. Poèmes, nouvelles, chroniques, anecdotes historiques et articles de fond sur la société mauricienne s’y côtoieront. La Revue pittoresque, quant à elle, accordera une place prépondérante à l’histoire de Maurice. Le Piment, au titre bien choisi, se taillera pour sa part une réputation de revue satirique.

Fait étonnant, parmi les publications évoquées, aucune revue de poésie, aucune revue exclusivement dédiée à la poésie, ce qui a en effet de quoi surprendre lorsque l’on connaît le surnom littéraire de Maurice : le pays des poètes ! Il faudra attendre le XXIe siècle, le 26 octobre 2006 plus précisément, pour que soit créée, à l’initiative d’un petit groupe de poètes, la première revue de poésie de l’histoire mauricienne. La revuePoint barre, c’est son nom, éditée par Cygnature Publications, avec le support de l’Institut français de Maurice, est ouverte à toutes les langues pratiquées dans l’océan Indien, à toutes les « écoles » et tendances de la poésie contemporaine ainsi qu’à toutes les nationalités (sur dix numéros, la revue a publié des œuvres en provenance de plus de vingt-cinq pays, allant du Québec à l’Inde et la Chine, de l’Irlande et la France à l’Australie, en passant par le Maghreb, l’Afrique noire et les Mascareignes). Le propos de Point barre est justement de brasser… le plus large possible ! De permettre aux poètes mauriciens de se rendre compte de ce que font leurs confrères étrangers contemporains, et de permettre, par la même occasion, à ces derniers d’apprécier le travail des poètes mauriciens d’aujourd’hui.

Point barre est donc la toute première revue mauricienne de poésie. Mais au niveau de la francophonie, les publications dédiées à la poésie sont très nombreuses et très variées, et souvent d’excellente facture. Parce qu’éditées par des passionnés ! Souvent poètes eux-mêmes ! Et ces revues, elles circulent, elles voyagent. Des contacts réguliers, des échanges assidus existent entre les animateurs des diverses publications poétiques, contacts et échanges facilités par Internet et, notamment, disons-le, par Facebook ! Grâce aux revues, les poètes contemporains arrivent à « garder le contact ». Ils s’inspirent les uns des autres, se rendent hommage les uns aux autres, s’appuient les uns sur les autres pour aller toujours plus loin, se renouveler sans cesse, remettre continuellement en question leur pratique poétique… repousser continuellement les limites de la poésie.

Si la poésie « bouge » encore, « bouge » plus que jamais, c’est en grande partie, soyons-en certains, grâce aux revues.

 

 

Signalons, en guise de conclusion, que les numéros 3 et 4 du volume 13 (automne-hiver 2010) de l’International Journal of Francophone Studies, prestigieuse publication de l’Université de Leeds, sont entièrement dédiés à un colloque organisé par Françoise Lionnet (de l’Université de Californie, Los Angeles) et Thomas C. Spear (de la City University de New-York) sur la littérature mauricienne, avec des contributions de la plupart des universitaires et écrivains ayant participé à l’événement. Ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur les sujets ici abordés (et qui comprennent l’anglais) sont vivement encouragés à se procurer l’ouvrage.

 

                                                                    ****

 

Yusuf Kadel naît le 5 décembre 1970 à Beau-Bassin (Île Maurice). Il est élevé dans un milieu dont les valeurs incite à l'introspection et à la découverte du monde.

   


 

En 1989, après sept années passées au collège du Saint-Esprit, à Quatre-Bornes, il s'inscrit à l'université de Paris-I pour un DEUG d'Administration Économique et Sociale (A.E.S.). Mais il déserte très vite les bancs de la faculté et le quartier Latin, préférant l'ambiance des cafés et buvettes, du côté de Montmartre ou des Halles. C'est là où – hanté par les ombres de Henry Miller, Boris Vian et de Pablo Picasso – il rédige sa première pièce, Un septembre noir.

De retour à Maurice, il est introduit au sein d'un cercle littéraire, le Cénacle, où il apprend ce qu'il appelle « le langage des tripes », autrement dit la poésie. Ses vers de jeunesse sont publiés dans une anthologie réunissant les œuvres du Cénacle. Surenchairs, son premier recueil, paraît en 1999. Il rassemble une cinquantaine de poèmes, qui suggèrent, par des paroles épurées et empreintes d'une forte spiritualité, une vision très personnelle de la condition humaine. Le texte est sélectionné la même année pour le prix Radio France du Livre de l'océan Indien.

Après avoir collaboré à la revue Tracés, fondée par Shenaz Patel, Yusuf Kadel rejoint, en juillet 2003, l'équipe du Nouvel Essor, magazine littéraire et culturel publié par l'Alliance française. Il participe à la naissance de la revue Point-Barre dont il est l'undes rédacteurs

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Published by michel-dani alain - dans lecture-critique
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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 14:18

Nous étions réunis ce matin à Radio-Déclic pour les troisième et quatrième volets d'une série d'émissions sur la poésie de langue française au Maghreb.

Série commencée avant que les événements viennent bouleverser le Monde arabo-musulman... et la vision que nous nous en faisions, gavés par les médias occidentaux d'images qu'il faut reconnaître comme aujourd'hui caduques.

 

En rentrant de Villey-le-Sec, surprise de découvrir sur l'adresse courrielle,  cet article paru dans l'Humanité.fr de notre ami Tahar Bekri, poète tunisien - et grand poète français, suivant notre définition de ce qu'est la poésie française - qui nous fait parvenir régulièrement les articles de presse le concernant, et notamment les interviews, toujours intéressants, qu'il donne au cours de ses voyages.

 

 

 

 

 

 

Tahar Bekri « N’oublions pas que notre révolution est partie des plus déshérités »

par Tahar Bekri, 
poète tunisien.

 

 

 «J’ai dû partir en exil en France et quitter la Tunisie en 1976. J’avais été arrêté en 1972 et jeté en prison en 1975. Depuis 1989, j’ai pu retourner régulièrement dans mon pays. Tout n’a pas commencé sous Ben Ali. Le mal vient de plus loin.

Le degré de maturité et d’intelligence du peuple tunisien durant cette révolution m’amène à penser que la culture y a joué un grand rôle. Les créateurs authentiques n’attendent pas les événements, ils les devancent. Cela dit, rien n’est idyllique. Au mois d’août dernier, j’ai reçu la liste de soixante-cinq personnalités qui avaient appelé à changer la Constitution afin que Ben Ali puisse se représenter pour la troisième fois. Parmi les signataires, il y avait de nombreux cinéastes, des comédiens, des écrivains… De même, aujourd’hui, beaucoup retournent leur veste. Sans vouloir appeler à la chasse aux sorcières, on peut ne pas oublier cette sentence d’Ismaël Kadaré :

“ Ceux qui étaient médiocres sous la dictature le resteront après.”

Pour moi, l’écrivain ne doit pas être un porte-drapeau, un rédacteur de manifeste. Il appartient à chaque écrivain de trouver son propre langage. Il est vrai que, dans les périodes les plus sombres, il en est qui savent déjouer l’enfermement. Leur parole a été saisie, leur message entendu. Aujourd’hui, avec Internet et les nouveaux médias, il serait stupide de continuer à croire que la censure va empêcher une œuvre d’être lue.

Parfois, y compris dans les régimes les plus répressifs, les politiques lâchent du lest. On l’a vu en Tunisie pour le théâtre. L’intensité des luttes chez les créateurs avait permis d’arracher quelques lambeaux du droit à l’expression. Quant à l’université, certains professeurs ont eu le courage d’enseigner des œuvres qui n’avaient pas l’heur de plaire au pouvoir. Je suis de cela. La société intellectuelle comme la société politique est une mosaïque avec ses contraintes, ses courages, ses lâchetés. Le mal arabe est profond. Après les indépendances, on a confisqué la liberté, trafiqué les élections. Les partis uniques sont devenus des partis-État. La corruption a gagné. Ce qui est arrivé devait arriver dès lors que l’insupportable a été atteint. Lorsqu’on considère la longévité au pouvoir des dirigeants des pays arabes, dont certains sont là depuis vingt ans, d’autres quarante, on ne peut qu’être atterré et révolté. La pratique de la gouvernance a suivi des mots d’ordre aberrants : le fait, par exemple, de nommer sa propre progéniture aux sommets de l’État, comme s’il s’agissait de dynasties, de monarchies. Et à côté de cela, les puissants faisaient main basse sur les richesses nationales. Les plus pauvres n’ont jamais profité de la croissance procurée par le pétrole, notamment.

Je veux rendre hommage aux femmes tunisiennes qui ont joué un rôle primordial dans cette révolution. Elles sont présentes depuis très longtemps, comme artistes, comme intellectuelles, comme ouvrières. Elles ont su profiter, à juste raison, de l’émancipation prévue par la loi. Leur rôle est essentiel dans la gestation des revendications et des luttes. Il n’y a pas eu que des intellectuelles. Je pense à ces milliers de magnifiques femmes du peuple ; je pense à la mère de Mohamed Bouazizi, ce jeune homme qui, en s’immolant, à donner le signal de la révolution ; je pense aux femmes des ouvriers de Gafsa... N’oublions jamais que notre révolution est partie des classes les plus déshéritées, entre autres des bassins miniers de Kasserine. Ces régions sont à l’écart du développement. »

 

                                                                                                 ****

 

Tahar Bekri est né en 1951 à Gabès en Tunisie. 
Il vit à Paris et enseigne à l’université de Nanterre. 
Dernier ouvrage paru, Salam Gaza, Elyzad, 2010.

 

Propos recuillis par M. S. parus dans l'Humanité.fr du 17 février 2011

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 23:23

La Journée internationale de la langue maternelle (JILM) a été proclamée par la Conférence Générale de l'UNESCO en 1999 pour promouvoir les quelques 7,000 langues de la planète. Elle constitue une opportunité de mobilisation efficace en faveur de la diversité linguistique et du multilinguisme. Le thème de cette édition de la JILM est : Les technologies de l information et de la communication pour la sauvegarde et la promotion des langues et de la diversité linguistique.

 

K'A sora laba ék Frédérique, Mikael, Didier
Alédipartou
Nou bouz ankor

Mi profit lo alédipartou dosi la zourné "Lang tété" pou rodi sat i koné pa K'A i sort Roman an kréol Larénion. Zot i trouv linformasion dosi la paz http://www.editionska.com/spip.php?rubrique11 sit Editions K'A

 

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 19:15

 un article d'Alain Gnemmi

 

 

 

Entre nuit et soleil

Lionel Ray, éd. Gallimard 2010

 

 

 


 

Lionel Ray a essayé, en bifurquant plusieurs fois en cours de carrière, de donner un visage nouveau à l’objet poétique - démarche formaliste - ou de changer de miroir – œuvre sous pseudonyme - pour assurer la poésie de son atemporalité. Mais sa démarche de déconstruction du discours lyrique a beau rendre la lecture inconfortable, elle se reconnaît entre toutes ; un poème de Lionel Ray est un poème de Lionel Ray. Le texte donne l’impression d’inventer et d’expérimenter un territoire inconnu, de chercher son parcours, de tâtonner négativement, à partir de la matière brute des mots, et s’appuie sur un mètre traditionnel donné d’emblée, l’alexandrin admis ou récusé – le décasyllabe, avec en renfort le gros du bagage de la versification, des ressources de la césure et de l’enjambement, de la voix et de la circularité.

 

La présentation typographique d’un texte a son importance, variable indéfiniment dans les solutions proposées, elle est très démonstrative au regard et propice, dans l’esprit, aux interrogations sur le sens : poème d’une seule coulée, disposé en distique (dans « Autre et le même »), blancs entre les énoncés linéaires (« Visages, lieux d’ombre »), formatage des strophes dans un nombre de vers libre. (« Le temps figuré »). L’essentiel paraît être pour le poète de s’éloigner le plus possible d’un cadre établi, le sonnet, en quelque sorte carcan structurel, dans une « inscription d’un vertige qui n’a pas de nom »

 

Il s’agit de poèmes, de récit, en fait, d’échos en prose, de fragments conservés et réunis grâce à des ruses de mise en page. Les images recyclées dans la thématique viennent de la culture bien plus que d’une expérience vécue et d’événements individuels : hiver emblématique, dispersion des objets élémentaires à cause du temps, inconfort de vivre, mémoire qui s’appauvrit des personnes et des sentiments, priorité de la voix et des mots courants. Le laboratoire du biographe exécute moins une sélection dans son imaginaire très intellectualisé de la langue qu’un traitement dans l’improvisation du rythme et des mots auxquels il a toujours fait confiance. D’où l’impression d’une écriture aisée, d’un style original, qui ne tombe pas dans les excès des manifestes lettristes ou de la technique du copier/coller systématisée par les représentants de la beat génération. Lionel Ray aime les références savantes, cite Rimbaud, Ingeborg Bachmann, Joyce, Mozart et le peintre Roberto Matta.

 

Le poème a pour scène la table de travail, pour unité de temps, la nuit, sous la lampe devant la fenêtre. Le titre donne le thème à développer et engendre des images à travers un jeu tranquille d’assonances. Toujours animé par le principe du changement, par la relation entre la voix et le regard, les mots et les images, l’auteur poursuit la démarche entreprise dans Comme un château défait et Syllabes de sable rassemblés en collection de poche Gallimard.

Les poèmes qu’on préfère sont bien évidemment ceux sur la quête identitaire - un sujet se constitue et déconstruit - dans le travail d’écriture où sont partagées les préoccupations des linguistes nostalgiques de la grande épopée du langage aujourd’hui révolue. La poésie sort seule rescapée de la banalisation de la pensée artistique et résiste devant la création en roue libre devenue possible par les progrès de l’informatique et des logiciels de traitement de texte.

 

 

 

 

Cette heure seule dans le crépuscule d’été :

on n’entend déjà plus qu’un bruit de clefs.

 

Les mots changent, sable de plus d’éclat,

sans brume ni reflet sinon la voix.

 

Les mots changent de base et de fenêtre,

Inquiets du surcroît de silence qui les pénètre.

 

Poussière à jamais, est-ce un dieu qui dort

dans la mémoire étrange de l’aurore ?

 

Ou bien les années revenant de plus loin

ayant perdu la lumière en chemin ?

 

L’hiver est proche et sa douceur déborde

et la nuit tourne en moi étourdiment.

 

La beauté pend à cette corde

comme un corps trop usé, gémissant.

 

Alain Gnemmi

 

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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 17:49

On ne présente plus François Maubré.

Mais on en parle dans le Landernau des Vosges.

Il présentera "Montagne de printemps, plaies de briques" sur les ondes de Vosges Télévision (Image Plus) durant  un interview mardi 22 février à Epinal

Les dates et heures des passages à l'antenne vous seront indiquées sur ce blog.

 

 

 

 

montagne-4-couv.JPGmontagne-couverture.JPG

 

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 23:18

Un petit tour par la revue FrIches et le numéro 106 pour y rencontre quelques poètes que nous connaissons bien

Ce cahier de poésie verte nous est connu grâce à Bernadette Throo, adhérente des Almis de la Poésie demeurant à Nancy et poète régulièrement publiée.

 

Le numéro 106 est consacré à Alexandre Voisard, poète suisse, présenté ici par notre amie Danièle Corre, présentation suivie d'un entretien avec le poète et de textes inédits.

 

 

 

Le sommaire réunit 9 poètes sous les rubriques "cahier de textes". Les feuillets "sur la table inventée" proposent le texte inédit d'un poète et " le texte d'un auteur contemporain dont ils aiment particulièrement la poésie".

Maryvonne Digot a invité Michel Ménaché ; Bernadette Throo, Danièle Marche.

 

rfriches-106-couverture.JPG

FRICHES 106 / 12..00euros (+2.00 euros de frais de port)

adresse : le gravier de glandon - 87500- SAINT-YRIEX

abonnements : renseignements surwww.friches.org

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 17:09

Après "La Tonnelle" , voici donc "Montagne de printemps, plaies et briquesarticle-maubre-montagne.JPG

le nouveau recueil de François Maubré

 

en vente dès la semaine prochaine à "l'Autre Livre" à NANCY

et dans les autres librairies la semaine suivante sur commande

 

et chez l'éditeur : editions.aspect@gmail.com

prix public : 10.00 euros (+port)

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10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 16:02

un article d' Alain Gnemmi

 

Les pierres du temps

Tahar Ben Jelloun,

 

coll. Points, éd. Du Seuil 2007

 

 

 

Tahar Ben Jelloun, médiatisé depuis le Goncourt 1987, est connu pour ses romans et essais, malgré quarante-cinq années de poésie. Le recueil rassemble des démarches très variées, en 5 sections : « Clair-obscur », « Les pierres du temps », « Le retour de Moha », « Fès Trente poèmes », « Cinq poèmes sur la peinture de James Brown ».

La passion du Maroc se partage en focalisant les paysages et les habitants. Travail d’illustrateur et de conteur, en collaboration avec un peintre, un photographe, dans un monde à lumière variable. Occasion aussi de défendre une position devant ceux estimant les écrivains maghrébins condamnés à n’écrire que des autobiographies.

 

Le récit de vie fonde une œuvre, mais décape surtout les souvenirs d’enfance trompés par les jeux de miroir et annonce un imaginaire tourné vers le présent. On retient que la mémoire ne meurt pas tout à fait dans l’attachement à Fès, ville des origines rescapée des erreurs de l’Histoire et d’une prétention à servir de modèle oriental, en concurrence avec Petra ou Babylone. Son charme exceptionnel frappe les voyageurs du monde entier grimpés sur ses terrasses, égarés dans ses jardins et marchés, impatients de photographier les tanneurs, les vendeurs du marché des épices, - ou les visiteurs du palais d’Idris 1er -. Seule la jeunesse aujourd’hui reste insouciante devant la beauté de cette dame légendaire encore bien alerte et pourvue de raison.

 

Tahar Ben Jelloun se promène entre nostalgie et agacement, tendresse et éloignement, dans une sensibilité pendulaire. Par besoin d’espaces il préfère le Tanger de son adolescence ouvert sur la mer, et retourne d’autres pierres, dans le cimetière jouxtant un village. Le poème dans sa disposition typographique emploie indistinctement le verset (« Enfance éphémère ») ou le vers libre, pièce courte d’une dizaine de lignes, semblable à un conte, parabole sur des acteurs modestes, occupés à leur tâche ou distraits par l’attente de la pluie.

Le vocabulaire pictural est nécessaire dans les passages descriptifs parce que le regard possède quelque chose de tactile, qu’il intervient sur le motif, dépassant le sentiment de beauté immédiate, dont il retient un détail, une couleur, qu’il traduit en mots, et endigue ainsi le désordre des impressions. La langue française adoptée au prix d’un renoncement aux symboles de l’arabe dialectal ne renvoie pas à une forme d’exil supplémentaire, contribue, plutôt qu’elle dessert, dans la volonté de cerner l’identité des autres. L’écrivain veut se débarrasser de son visage et acquérir la liberté de dire avec distance comme le personnage porte-parole de son roman, Moha le fou, Moha le sage : »Je peux tout dire. C’est le besoin de parler pour ne pas étouffer / Pour continuer à voir et à transmettre ». D’un ton plus direct, le monologue facilite la transmission des épreuves rencontrées et le recentrage sur des valeurs en très petit nombre, essentielles, données par un corps rompu, paradoxalement mort et en état de témoigner. Le rire supplée le cri de douleur et apaise celui qui a conservé, à travers les épreuves, le don de la parole.

Le détachement de Moha résigné et fasciné devant le secret du désert, « un livre jamais écrit », n’empêche pas de rappeler la solidarité avec les manœuvres de « l’arrivage » tombés dans l’anonymat des cités du Nord, par-delà la Méditerranée où les femmes portent toujours leur part de deuil et de mauvais rêves, et le poète – Jean Sénac – « un arbre / grand, très haut, qui se penche sur l’été pour veiller la mer ».

 

1.visages, lieux d’ombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le discours du chameau suivi de Jénine

Tahar Ben Jelloun,

  coll. Points, éd. Du Seuil

 

 

Un poème ne console pas de leur misère les immigrés en banlieue, villageois du mont-Sinaï, victimes du nettoyage des camps palestiniens. Pourtant le recueil puise dans le silence et l’exode des réfugiés en leur prêtant une voix (« je n’écris pas pour eux mais en et avec eux. Je me jette dans le cortège de leur aliénation ».). Romancier, essayiste, poète, Tahar Ben Jelloun collecte et réécrit leurs témoignages, geste créateur remarqué dès son premier recueil Hommes sous linceul de silence.

Le parti des « défaits » demande des accents individuels de provocation et de révolte (cf. « Attends voir »). Le Maroc entre Fès et Tanger, après l’expatriation, garde cependant un visage humain. Le pays natal marqué par la corruption sur lequel seul le temps paraît lâcher prise, empreint de beauté, reste toujours photogénique.

 

Sur leur dimension militante, on peut dire que les textes rappellent des événements et noms évoqués dans les médias, quand ils occupaient l’actualité ; massacre du village de Deir Yassin, destruction de la Trouée de Rafah, déportation de la population arabe, guerre « civile » au Liban. Leur écriture liée à un acte de dénonciation sociale relève avant tout d’une démarche autobiographique, et cherche par la violence une identité à inscrire dans ce que les mots ont de mouvant et d’incertain.

En cinq-cents pages, le livre rassemble des poèmes de circonstance, légendes d’albums photos, hommages à Jean Genet, au poète Mahmoud Darwich, au photographe Boubat. Célébrations de Paris, de Marseille, de Maurice. Tahar Ben Jelloun déploie son énergie sans cesse en éveil à travers son habitude de tenir des carnets de voyage, même dans un lieu aussi fréquenté et impropre à la concentration qu’un aéroport.

 

Peu porté sur les confidences, Tahar Ben Jelloun ne conçoit pas la poésie comme une source d’épanchement. S’il se livre au détour d’une phrase, en quelques renseignements biographiques, c’est afin de produire le matériau du poème, dans la migration de la langue qui n’a pas de départ (« je suis né dans une petite ruelle de la médina de Fès – aujourd’hui détruite »). Plus productive de sens est la médiation d’un personnage allégorique, reprise du Goha consacré en Turquie et dans le Maghreb, de Moha, le double de l’auteur, ou d’un messager de la sagesse du désert, le chameau, qui permet de renouer avec l’oralité du conte et d’exploiter les possibilités de penser par images. Les définitions du poète et de la poésie sont autant d’occasions de recréer la parole d’un interprète. Le poète, dans sa double fonction de porte-parole et de relais mémoriel des conteurs, est effectivement le « passeur d’épices », le « migrant », le « passager de l’espèce ».

 

Tahar Ben Jelloun entretient le dialogue, opère la jonction entre cultures arabe et européenne. Son originalité est de les concilier et de nous aider à comprendre le patrimoine méditerranéen. Le monde actuel bouleversé, après les deux guerres, par les indépendances, les migrations et conflits territoriaux du Moyen-Orient, tourmente sa conscience. Mais en tant que francophone, le poète se considère aussi comme « l’hôte imprévisible de toutes les langues », et construit son discours suivant son propre fonctionnement. En conservant ses rêves brisés de l’enfance, il invite à le suivre dans son intériorité et ses intuitions souvent heureuses.

 

 

 

 

 

 

 

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 11:19

 

 

Pour les âmes

Paul-Marie Lapointe, Ed. Typo

 


une lecture-critique d'Alain Gnemmi

 

 

Paul-Marie Lapointe rassemble des textes composés au cours de sa trentième année dans le domaine du journalisme au Québec, entre 1960 et 1965, parmi eux, servant de préface ou de manifeste, Arbres, un acte de foi revivifié dans les espaces forestiers. Un hymne aux herbes géantes. Un poème dominé, suivant une distribution parcimonieuse de la phrase, par des blancs typographiques. C’est sur lui, exemplaire de la mise en discours, déroulement, geste assuré autant qu’accès aisé, que nous voulons nous arrêter.

L’ancrage énonciatif des plus succincts – presque enfantin : « j’écris… dans tes paumes carrées »-, où s’annonce, en partie, la représentation visuelle des formes et contours - est donné dès l’entrée : c’est le geste inaugural du démiurge, l’artiste reconnaissant que la « terre animée » est son domicile « et qu’il peut, propriétaire et occupant, revendiquer son domaine imaginaire (« j’écris arbre »).

En cours de psaumes, sont rappelés en refrain ou en guise de changements de direction - l’acte d’écrire assumé -- la plante donnée en tant qu’organisme - au sens botanique du mot – la plante assimilée à l’écologie ou économie du vivant – l’arbre instaurateur d’un nouvel humanisme, « j’écris arbre / arbre pour arbre », « j’écris arbre / arbre pour le thorax et ses feuilles », « j’écris arbre animaux tendres sauvages domestiques ».

 

Le poème, disposé en versets et en énumérations, se parcourt de gauche à droite, d’ouest en est, et verticalement, allant du général au particulier, du particulier au général suivant le renversement d’une litanie. Rien de ce qui est enregistré sous un nom n’échappe à sa renaissance par le regard et au réenchantement par la magie de l’écriture.

La scansion supprime les données discontinues : pin/ cède/ genévrier/ sapin/ bouleau/ aubier/ peuplier/ noyer / saule/ caryer/ aune/ chêne / hêtre / cerisier / vinaigrier / aune / orme / sorbier / pommier/ frêne/ érable/ sureau. Le modèle linguistique approprié à cette juxtaposition des espèces représentées est l’extension d’un terme - ou hyperonyme. Ce modèle couramment employé comme entrée nous conduit, en feuilletant des pages, aux sens voisins rencontrés dans un thésaurus ou dictionnaire analogique : conifère, pin, chêne, peuplier. Une encyclopédie à la rubrique « botanique » renverrait également à « caryer », « baumier » d’Afrique ou « chinquapin», espèce propre à l’Amérique du nord. Les dictionnaires permettent de voyager dans les mots autant que dans la géographie.

 

Depuis Jack Goody, l’anthropologue auteur de la « raison graphique », nous savons que les premières formes d’écriture dans l’humanité – en Mésopotamie, 3000 avant J-C – furent des listes, des tablettes de classification de toutes sortes de choses, à des fins comptables. L’écriture, la transcription et la qualification, l’une et l’autre, inséparables, transformèrent la vision du monde, amenèrent une conscience des objets et une analyse efficace du langage, la reconnaissance d’un attachement entre membres d’une tribu. Sciemment ou non, le poème renoue avec cette pratique primitive de la liste – éloignée de l’inventaire à la façon de Jacques Prévert ou de Georges Perec - et fédère les lecteurs espacés – par leur subjectivité - dans la communion.

 

L’arborescence généalogique des ancêtres ou des descendants n’est pas non plus fortuite. Chaque arbre confondu avec les ancêtres bénéficie d’un culte particulier, il est sacré. Baobab dans le Sahel. Arbre du voyageur dans la Caraïbe ou l’Océan Indien, là où son espèce pousse et prolifère de manière endémique.

L’abattage permet au menuisier de produire les espars d’un bateau (« mats fiers voiles tendues sans remords et sans larmes »)... le mobilier d’intérieur (« calmes armoires et des maisons pauvres / bois de table et de lit »… le « bois d’aviron » pour des loisirs… entre autres objets manufacturés : les « coffres de fiançailles «… le coffre de l‘épinette («épinette breuvage d’été ») pour la musique… le sapin sert d’assise des villes (« pilotis des villes fantasques »). Dans la métaphore par apposition «bouleau fontaine d’hiver, parquets de bal », les soirées dansantes succèdent aux veillées estivales en plein air, le bouleau fournit la piste de danse. Moins elliptique, Paul-Marie Lapointe recourt plus loin à une image religieuse, précise à la fois son attitude et les objets associés : « l’arbre est clou et croix/ croix de rail et de papier / croix de construction d’épée de fusil ». Les symboles religieux et historiques sont couplés au moment du chant où la plainte l’emporte sur la célébration.

Les données sensorielles à partir d’un trajet circulaire au pied de l’arbre (« arbre d’orbe en cône »), sont révélatrices d’un désir de fabriquer un tableau au moyen de chaînes de mots, et passent avant les préoccupations de sylviculture et d’écologie, sous-entendues à travers le « noyer circassien », planté contre l’érosion en surface pendant la sécheresse de l’hémisphère nord. L’axiologie de Paul-Marie Lapointe concerne autant les pouvoirs bienfaisants des plantes (« tilleul tisane de nuit », « « hamamélis coupant le sang des plaisirs ») que les plaisirs sensuels (« cerisier bouche capiteuse et fruits bruns/ mamelons des amantes »).

Le poème porte une ambition encyclopédiste autant qu’un paradigme universaliste, producteur d’images filées - une érotique --suscitées dans la louange du corps féminin. Nous les retrouvons ailleurs dans « Entés de l’arbre sucré » :

 

« Vit-on autretemps que la nuit

Dans tes caresses mauves

Dans le fruit melon rose

De tes lèvres et de ton sexe ?

Vit-on autretemps qu’en toi

Par le délire et la sagesse

Les corps croisés

Entés à l’arbre sucré

De nos os ? «

 

Les poèmes de célébration, à partir de « arbre … sève en lumière«), gravitent, dans une inspiration anthropomorphique, autour d’une pièce à « morphologie partielle » : »j’appelle… un fleuve / les processions d’arbres signaleurs / une eau de hanches et de sein…( dans »Message de ton corps »),

ou

 

« tes seins multiplient leurs amis

mes mains

tes seins sont à l’affût

cueillent l’abeille ».

 

 

 

«Traversée des feuilles » esquisse un blason :

 

« on ne touche pas cet oiseau rond

ce nombril sans qu’il élève autour de lui

la cage rose de ses doigts »

 

 

L’aspiration à «récupérer l’âme de l’homme, l’âme du réel (le mot âme est un triste mot, galvaudé ; mais âme signifie : insatisfaction de l’existant… Ame est très terre à terre…» ) manque de points d’accroche événementiels et de combats propres à sa révolte. Certes, la poésie s’insurge contre la langue consacrée. Elle tourmente une sensibilité en sommeil. Son devoir est d’insuffler la « révolte » - Révolte. Mais le recueil gomme les références historiques et stratégiques (sauf l’explosion générale évoquée dans « ICBM (Intercontinental Ballistic Missile», allusion aux missiles de courte ou de longue portée), l’invention tangue dans l’alternance saisonnière entre hiver et printemps, entre vie champêtre et urbanisation accélérée, dans la dualité entre ville carnivore et campagne traditionnelle.

 

La terre, aimée et célébrée, - par bien des aspects, semblable à un champ de bataille (« tes blessés reposent en délire »), constitue un bien indivis, un nid planétaire avec « ses hommes de peine l’engrais sans langue ». Un Golgotha des «pères crucifiés » qui « vont au bois le dimanche » (« Psaume pour une révolte de la terre »). La sérénité auparavant manifeste laisse planer des forces implosives : colère, assassinat collectif, autodestruction, appétit matériel, obsession de la fragilité de l’environnement. Considéré comme une partie du vivant, l’homme, macrocosme minuscule au cours d’un vol transcontinental, à l’échelle des villes, apparaît comme un travailleur désigné pour les corvées du profit :

 

« petit homme

irremplaçable petit homme

avec ta faim

et la terreur qui te fuit et te poursuit ».

 

La femme, juchée sur l’autel de l’adoration, vénérée et caressée, icône et partenaire («fille de - et en - chaleur « ) dotée d’une maternelle douceur, est pénétrée, dans l’étreinte – telle un refuge précaire -, pour recevoir la mort

 

« la fleur ne pénètre en la fille que hantée par la mort

et s’y construit une fragilité

elle craint qu’une ville ne périsse

brûlée

ses hommes ses maisons

les jardins sans pierre ».

 

Se livrant dans « Gravitations » à travers un sarcasme « nous saluons la tristesse des deux mains », Paul-Marie Lapointe considère que la banalisation économique accroît le gaspillage – cf. la récurrence du mot « coffre » à l’ambiguïté phonétique (offrir) et sémantique (contenir). Appauvrit la diversité des cultures. Le recueillement dans la prière « Pour les âmes » permet d’entendre le grondement souterrain des victimes d’un passé guerrier et des ethnocides de la société occidentale :

 

« le temps tombe

une tribu perdue remonte à la surface

Enfants des pyramides du soleil

Amphores de poussière maïs et

Fourrures…

Le temps tombe

Abénaki maya nègre de Birmingham

Ames civiles de mes morts sauvages… ».

 

Les demandes ruminées (« où allons-nous ? ») annoncent une affirmation dans « Epitaphe pour un jeune révolté » (« tu ne mourras pas un oiseau portera tes cendres… ), tablant sur la réhabilitation des ancêtres et le renouveau générationnel (« pluie des petits hommes/ je te salue / comme la venue d’une cinquième saison ».

 

Les raisons de ne pas désespérer se rencontrent dans les voyages réconciliateurs avec le genre humain (Cuba, Mexique), et dans la musique blues et jazz des cultures nègres infléchissant son esthétique, apportant au poète des règles d’improvisation plus utiles que l’écriture automatique.

Paul-Marie Lapointe développe un thème, un standard, dispose sa grille harmonique (« toit de maison… toit de ville / toit d’arbre et d’oiseau… »), adapte le thème à son rythme heurté, son mètre impair, ses appositions et enjambements, augmente ses possibilités par plusieurs instances locutrices et impose le registre – le timbre - de voix sous-jacentes. Les chemins de traverse aboutissent à des rencontres inattendues.

 

Le critique Robert Mélançon, préfacier du recueil et spécialiste de Gaston Miron, autre porte-parole de la francophonie poétique, part du principe qu’ «un poème est un événement, une somme d’événements enchaînés. On y revient sans cesse parce qu’il s’y passe quelque chose dans la langue… ».

 

Paul-Marie Lapointe ne manque pas d’humour, dans ses exagérations (« je suis plus triste que le rhinocéros»), « soyez tristes, disions-nous… », conscient de la légèreté de la poésie, dans les flèches décochées aux politicien.

 

 

« un cratère s’ouvrira dans la poitrine du premier ministre

Il se croira le vésuve

Mais tout cela sera du miel et de pain ».

 

                                                                                                    *****

 

 

extrait du site "d'île en île "                                                                                        

Notice biographique

(Saint-Félicien, le 22 septembre 1929 - ) Poète, Paul-Marie Lapointe a étudié au Séminaire de Chicoutimi, au Collège Saint-Laurent et enfin à l'École des Beaux-Arts de Montréal. Journaliste à L'événement et au journal La Presse depuis 1950, il est directeur de l'information au Nouveau Journal de 1960 à 1961, puis rédacteur en chef du magazine Maclean's de 1963 à 1969. De 1969 à 1992, il occupe différents postes à Radio-Canada. Il a également participé à la fondation de la revue Liberté et a fait partie de l'équipe des Éditions de l'Hexagone. Sa poésie a été traduite dans plusieurs langues.

En 1971, Paul-Marie Lapointe reçoit le Prix Athanase-David pour l'ensemble de son oeuvre ainsi que le Prix du Gouverneur général du Canada pour son recueil Le Réel absolu. Il obtient également le Prix de l'International Poetry Forum (États-Unis) en 1976, le Prix de La Presse en 1980 et le Prix Léopold-Senghor en 1998. En 1999, il obtient le prix Gilles-Corbeil pour l'ensemble de son oeuvre. Il est membre de l'Union des écrivaines et des écrivains québécois. Enfin, il obtient un doctorat honoris causa de l'Université de Montréal en 2001.

Katia Stockman

 

Pour les âmes (1993)

Paul-Marie Lapointe ; préface de Robert Melançon, Pour les âmes - précédé de Choix de poèmes : Arbres, Montréal : Typo, Typo ; 77, 1993, 118 p. ; 18 cm. ISBN : 2-89295-089-9 (br.)

 

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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 10:55

 "Témoignage chrétien" nous a permis de reprendre intégralement l'interview donné par notre ami Tahar Bekri au journaliste Martin Brésis

  

 

Tahar Bekri,

écrivain tunisien loin de Tunis

Par Martin Brésis

Tahar Bekri. Copyright : DR Tahar Bekri est l’un des auteurs les plus renommés de Tunisie. En 1976, il a décidé de s’installer à Paris, où il vit toujours. Il enseigne la littérature à l’université Paris X-Nanterre. Cet écrivain en exil évoque la place des artistes dans son pays natal.

Mercredi 19 janvier, au théâtre de l’Odéon, des ar­tistes et intellectuels maghrébins ont témoigné de leur solidarité avec le peuple tunisien. Il y avait là, entre autres, Tahar Bekri. Poète, écrivain, traducteur, il l’un des auteurs les plus renommés de Tunisie.

Et comme la plupart des artistes de ce pays, quasiment inconnu du grand public en France, où il vit pourtant depuis plus de trente ans. Serait-ce l’un des dommages collatéraux de ce régime autoritaire en place depuis des décennies d’avoir empêché la diffusion d’œuvres majeures ?

La création elle-même était-elle possible, de Sfax à Bizerte, sous Bourguiba puis Ben Ali ?

« Bien sûr, répond Tahar Bekri. Il s’est passé en Tunisie ce qu’il se passe dans de nombreux pays totalitaires : les artistes créent mais ils sont obligés de ruser avec le pouvoir, avec la censure. Il faut alors utiliser toutes les ressources de son art pour arriver à faire passer, malgré tout, des messages, des idées. C’est ce que les poètes ont toujours fait. Mon ami Moncef Louhaïbi, dont je suis aussi le traducteur, s’est fait tabasser dans la rue il y a deux ans à cause de ses textes. Fadhel Jaziri et Jalila Baccar, en créant le nouveau théâtre de Tunis à la fin des années 1970, ont eu une importance artistique majeure et un vrai succès public. Le pouvoir n’a jamais vraiment pu les faire taire. »

PRISON

Pour faire taire Tahar Bekri, en revanche, les méthodes ont été expéditives. Deux mois de prison en 1972 pour avoir participé à une manifestation étudiante. Rebelote trois ans plus tard. Mais il reste cette fois une année derrière les barreaux. Avec, chaque fois, le même verdict, « atteinte à la sûreté de l’État », et chaque fois, l’interdiction d’avoir recours à un avocat.

« Il y avait un parti unique à l’époque et toute manifestation politique qui marquait sa différence était réprimée. Je n’ai rien fait d’héroïque et nous avons été très nombreux à subir le même sort.»

Après son passage en prison, il réalise qu’il lui sera quasiment impossible d’enseigner, comme il le souhaitait, et que ses droits civiques seront particulièrement limités. Tahar Bekri décide alors de s’installer à Paris, où il vit toujours. Il enseigne la littérature à l’université Paris X-Nanterre.

Fin con­naisseur des deux sociétés – il retourne régulièrement dans son pays natal depuis 1989 – comment explique-t-il la méconnaissance des artistes tunisiens en France, alors même que des Algériens et Marocains y sont célèbres et célébrés, de Kateb Yacine à Fellag en passant par Yasmina Khadra ou Tahar Ben Jelloun ?

« Une explication est à chercher, je pense, du côté de la langue. Beaucoup d’artistes tunisiens utilisent l’arabe, alors même qu’ils sont francophones. Tout simplement parce que leur public est tunisien. Le problème étant que, par rapport à toute cette littérature arabophone, le travail de traduction n’est pas très développé. Tant du côté français que tunisien. »

Dans son dernier livre, Salam Gaza, il avance une autre explication, pro­pre à la société tunisienne et son rapport aux artistes :

« Presque tout naturellement, les Tunisiens accordent, en général, et ce depuis des décennies, plus d’attention et de reconnaissance aux auteurs des autres pays arabes qu’aux leurs, par politesse, animosité ou mépris de soi, je ne sais. Pour se faire admettre dans son propre pays, il faut se faire un nom ailleurs. »

Après avoir permis à la classe politique française de découvrir, ô surprise, que la Tunisie était une dictature, peut-être cette révolution per­mettra-t-elle aux Français de réaliser que ce pays « voisin » est aussi une terre de création.

À lire : Les poètes de la Méditerranée – Anthologie (préface d’Yves Bonnefoy), Poésie/Gallimard, 950 p., 12 €

Témoignages, analyses, reportages... Retrouvez sur le site de Témoignage Chrétien tous nos articles sur la révolution tunisienne.

Voir le site officiel de Tahar Bekri

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